Le mythe de la classe ouvrière réactionnaire

Mis en ligne le 03 juin 2008

La classe ou­vrière est de re­tour ou, en tout cas, l’expression « classe ou­vrière ». Pen­dant des dé­cen­nies, des co­hortes d’experts et d’universitaires ont ex­pliqué que la ma­jo­rité du peuple des États-Unis était com­posée d’une classe moyenne en ex­pan­sion, repue et en pleine as­cen­sion so­ciale. Le concept même de classe ou­vrière ap­par­te­nait à un passé in­dus­triel ré­volu. L’expression « classe ou­vrière » avait dis­paru dans un trou de mé­moire et ne pou­vait être re­quis – même de façon dé­tournée – sans que soit in­voqué, dans l’espace po­li­tique do­mi­nant, le spectre de la « guerre de classe ».

Par Adam TURL *

Comme le pro­fes­seur de l’Université de Chi­cago Leon Fink le re­mar­quait dans le Chi­cago Tri­bune, « Lorsqu’Al Gore osa un mo­deste appel aux “fa­milles de tra­vailleurs” au cours de la Conven­tion Na­tio­nale du Parti Dé­mo­crate en 2000, George Bush contre-attaqua im­mé­dia­te­ment, ac­cu­sant Gore de dé­clen­cher la “guerre de classe” dans le pays. » De­puis long­temps, on pré­fé­rait l’expression “classes moyennes”. Même la confé­dé­ra­tion syn­di­cale AFL-CIO évi­tait les bas-fonds de la rhé­to­rique de classe et es­sayait de ré­cu­pérer les va­leurs fa­mi­liales conservatrices.

Aujourd’hui, ce­pen­dant, presque tous les com­men­ta­teurs po­li­tiques, de William Kristol (membre in­fluent du club de ré­flexions de droite Man­hattan Ins­ti­tute) à Paul Krugman (pro­fes­seur d’économie quasi-keynésien) in­voquent sans ciller l’ancienne et re­dou­table ter­mi­no­logie en sug­gé­rant que le sé­na­teur Ba­rack Obama ne peut « in­vestir le vote ou­vrier ».

Si l’expression “classe ou­vrière” res­sort de nou­veau au lan­gage de tous les jours, la raison en est peut-être la crise que doit af­fronter la ma­jo­rité des ou­vriers amé­ri­cains, tous ces gens qui tra­vaillent pour un sa­laire. De­puis trente ans, les sa­laires ho­raires, compte tenu de l’inflation, n’ont cessé de di­mi­nuer pen­dant que le PIB tri­plait, une ac­cu­mu­la­tion de ri­chesses qui n’a pro­fité qu’aux grands mi­lieux d’affaires.

Mais si la “classe ouvrière” – avec son “amer­tume” et ses griefs tel­le­ment contro­versés – est au pre­mier plan de la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2008, cette “re­dé­cou­verte” a re­donné vie à de vieux mythes selon les­quels cette classe est glo­ba­le­ment chau­vine, conser­va­trice, cul bénie, tra­di­tio­na­liste et plutôt blanche. Pour Fink, « Aujourd’hui, l’expression “classe ou­vrière” a été, dans les faits, dé­cou­plée de tout des­sein ra­dical, à plus forte raison sub­versif. La classe ou­vrière res­semble moins à la force mo­der­niste, ra­tion­nelle en­vi­sagée par Marx, qu’à un bas­tion de tra­di­tions, au sac de pommes de terre im­mo­bile qu’il iden­ti­fiait à la paysannerie. »

De ma­nière ex­pli­cite ou im­pli­cite, toute ré­fé­rence à la classe ou­vrière est aujourd’hui pré­cédée du mot “blanche”. Et le concept qui en ré­sulte – des hommes et des femmes qui n’ont pas fait d’études su­pé­rieures – est ré­gu­liè­re­ment pré­senté comme un bloc glo­ba­le­ment conser­va­teur. Cette classe ou­vrière qui échappe à Obama, c’est Ar­chie Bunker, l’ouvrier réac de la série té­lé­visée “Tous dans la fa­mille” et ses des­cen­dants qui pensent tous comme lui. Il s’agit là, na­tu­rel­le­ment, d’un sté­réo­type qui a la vie dure. Fink fait al­lu­sion à une concep­tion dé­na­turée de la classe ou­vrière – Ar­chie Bunker et ses des­cen­dants – une in­ven­tion de la classe di­ri­geante et des mass media quand ce héros fut uti­lisé dans les an­nées soixante pour contrer l’influence gran­dis­sante des mou­ve­ments sociaux.

Selon Joe Allen, col­la­bo­ra­teur de l’In­ter­na­tional So­cia­list Re­view, « A la fin des an­nées soixante, les mé­dias état­su­niens et les di­ri­geants po­li­tiques ont “re­dé­cou­vert” la classe ou­vrière, mais pas la vraie classe ou­vrière, qui était blanche, noire, la­tino et de plus en plus fé­mi­nisée. […] Uti­li­sant un sté­réo­type bour­geois, ils ré­dui­sirent la classe ou­vrière aux hommes blancs hos­tiles aux droits ci­viques, aux mou­ve­ments pa­ci­fistes et aux idéaux de gauche en général. »

On dif­fusa des images d’ouvriers coiffés de leur casque de tra­vail pour mon­trer que les Amé­ri­cains qui “bos­saient dur” re­je­taient les étu­diants pa­ci­fistes “in­grats” et “pri­vi­lé­giés”. Mais, à la fin des an­nées soixante et au début des an­nées soixante-dix, des son­dages mon­trèrent que les tra­vailleurs ma­nuels étaient tout aussi hos­tiles à la Guerre du Vietnam que les jeunes qui for­maient les ba­taillons des mou­ve­ments pa­ci­fistes es­tu­dian­tins et de la ré­sis­tance à l’armée.

Même si le ra­cisme a continué à im­pré­gner tous les do­maines de la vie po­li­tique état­su­nienne – on en vit une dé­mons­tra­tion écla­tante lorsqu’une foule de Blancs at­taqua Martin Lu­ther King alors que celui-ci ten­tait de porter le combat pour les droits ci­viques au Nord, vers Chi­cago – les ou­vriers, les pauvres Blancs en gé­néral se sen­tirent glo­ba­le­ment plus so­li­daires des tra­vailleurs noirs que les « gens plus aisés ». Une en­quête de 1966 montra que « plus on était proche du sommet, plus on était ori­gi­naire d’un mi­lieu fa­vo­risé ou plus on as­pi­rait à monter haut, et plus on sou­hai­tait ex­clure les Noirs de son voisinage. »

Vers 1970, grâce à l’influence continue sur les consciences des mou­ve­ments de li­bé­ra­tion des Noirs, une forte ma­jo­rité de Blancs prô­nèrent la dis­cri­mi­na­tion po­si­tive, quotas in­clus, pour pal­lier les in­jus­tices ra­cistes pré­sentes et passées.

As­su­ré­ment, le ra­cisme n’épargna pas les tra­vailleurs blancs. Une preuve en fut le sou­tien d’ouvriers, même dans le nord du pays, à la cam­pagne de George Wal­lace pour « le droit des États à dis­poser d’eux-mêmes » et aux luttes contre le ra­mas­sage sco­laire jusqu’à la fin des an­nées soixante-dix.

Aujourd’hui, de nom­breuses en­quêtes montrent que la po­pu­la­tion des États-Unis en gé­néral, et la classe ou­vrière en par­ti­cu­lier, sont de­ve­nues plus pro­gres­sistes en ma­tière so­ciale et éco­no­mique. Et c’est en­core plus évident dans le do­maine du ra­cisme. En 1957, seuls 4% des Amé­ri­cains ap­prou­vaient les ma­riages entre « Blancs et gens de cou­leurs. » Ils étaient 79% en 2007. Contrai­re­ment aux grands mé­dias, la plu­part des gens pensent que le ra­cisme est un pro­blème d’aujourd’hui, pas d’autrefois. Selon un son­dage pour CNN, 85% des Amé­ri­cains peuvent voter, « par­fai­te­ment à l’aise », pour un can­didat noir à la pré­si­den­tielle. Mais il reste des ré­flexes ra­cistes. Selon le même son­dage, pour une ma­jo­rité de Blancs et de Noirs, les dis­cri­mi­na­tions ra­ciales n’expliquent pas les faibles re­venus des Noirs, ou en­core leurs piètres condi­tions de logement.

Il faut sa­voir que, contrai­re­ment aux idées re­çues vé­hi­cu­lées par les grands mé­dias, la classe ou­vrière, avec ses di­zaines de mil­lions de Noirs, de La­tinos, de Blancs, et ses di­zaines de mil­lions de gens qui ont pu ac­céder à l’enseignement su­pé­rieur, dé­fend des idées plus pro­gres­sistes en ma­tière po­li­tique que les riches et les membres des classes moyennes.

Selon de ré­cents son­dages, 51% des état­su­niens, la pro­por­tion la plus élevée de­puis la grande crise des an­nées trente, se dé­clarent en fa­veur d’une très an­cienne exi­gence so­cia­liste : l’imposition des riches en tant que tels pour re­dis­tri­buer la ri­chesse. En 2006, 59% des sondés se dé­cla­raient fa­vo­rables aux syn­di­cats (68% chez les Amé­ri­cains ga­gnant moins de 30000 dol­lars par an).

Mais il n’y a pas que l’économie.

En 2006, un son­dage mon­trait que, pour la ma­jo­rité des ci­toyens et des ré­si­dents per­ma­nents, l’immigration était une « bonne chose ». 90% des État­su­niens pen­saient que les ho­mo­sexuels de­vaient bé­né­fi­cier des même droits au tra­vail que les hé­té­ro­sexuels. Le ma­riage ho­mo­sexuel re­ce­vait 20% d’approbation de plus qu’en 1996, avec 15% d’opposants en moins. Même là où la droite a gagné des points – comme dans le cas de l’avortement – la ma­jo­rité n’a pas bougé par rap­port à l’affaire Roe contre Wade (en 1973, une dé­ci­sion de la Cour Su­prême ren­dant illé­gales la plu­part des lois anti-avortement).

Toutes les en­quêtes montrent éga­le­ment que les état­su­niens de­viennent moins re­li­gieux, que la fré­quen­ta­tion des églises est en baisse, et que cer­tains jeunes chré­tiens fon­da­men­ta­listes af­fichent des opi­nions de gauche par rap­port à cer­taines ques­tions sociales.

Pour­quoi donc cette image d’une classe ou­vrière ré­ac­tion­naire a-t-elle la vie dure ? En pre­mier lieu, parce que cette image er­ronée permet de créer la di­vi­sion parmi les ou­vriers sur des ques­tions de re­li­gion, de race, de sexe ou de pa­trio­tisme, en leur fai­sant croire que ces di­vi­sions sont éter­nelles et in­sur­mon­tables. Deuxiè­me­ment, la fai­blesse de la gauche et du mou­ve­ment ou­vrier aux États-Unis si­gnifie que la lo­gique de la lutte des classes et de la so­li­da­rité ne trouve aucun re­lais dans le champ po­li­tique traditionnel.

Pre­nons l’exemple des pré­tendus « Dé­mo­crates pour Reagan ». Cette ex­pres­sion a été res­sus­citée en vue de l’élection de 2008, mais, à l’origine, elle servit à iden­ti­fier ceux des ou­vriers qui avaient aban­donné le Parti Dé­mo­crate pour ral­lier les Ré­pu­bli­cains en 1980. Une vague de grève, fin des an­nées soixante, début des an­nées soixante-dix, dans les trans­ports, l’industrie au­to­mo­bile, les mines, les ser­vices pos­taux et d’autres in­dus­tries dé­clancha ce re­vi­re­ment. Un cer­tain nombre de ces ma­ni­fes­ta­tions avaient pris la forme de grèves sau­vages, im­pul­sées par des mi­li­tants d’extrême gauche blancs ou noirs, sans au­cune sanc­tion des syn­di­cats of­fi­ciels. Ces luttes at­tes­taient un vrai po­ten­tiel pour un mou­ve­ment ou­vrier mul­ti­ra­cial ra­gaillardi, surgi des mou­ve­ments so­ciaux des an­nées soixante.

Ce­pen­dant, vers la fin des an­nées soixante-dix, la classe di­ri­geante se convertit au néo­li­bé­ra­lisme et com­mença sa contre-attaque contre le monde du tra­vail et la gauche. Elle im­posa des contrats de tra­vail ré­duits à leur plus simple ex­pres­sion, la double échelle de sa­laires, des pri­va­ti­sa­tions, des dé­ré­gu­la­tions et des bé­né­fices cin­glants. Cette of­fen­sive pa­tro­nale com­mença du­rant la pré­si­dence du dé­mo­crate Jimmy Carter et continua de plus belle sous Reagan. Au lieu de s’opposer à ces agres­sions contre les tra­vailleurs, le Parti dé­mo­crate, censé les re­pré­senter, fit voter les pre­mières ré­duc­tions de sa­laire. Si bien qu’en 1984 tout une strate de Dé­mo­crates loyaux – les soi-disants « Dé­mo­crates pour Reagan » – finit par voter Reagan. Les Ré­pu­bli­cains ache­vèrent le pro­cessus en im­po­sant une série de ques­tions de droite ex­plo­sives – ali­men­tant le ra­cisme, ap­pe­lant à la guerre contre le crime, la drogue, et s’en pre­nant aux droits des femmes. Pour leur part, les Dé­mo­crates pen­sèrent qu’il leur fal­lait suivre l’exemple des Ré­pu­bli­cains pour tenter de re­con­quérir les « élec­teurs flottants ».

Même quand la Ré­vo­lu­tion rea­ga­nienne com­mença à tourner court vers 1990, les Dé­mo­crates gar­dèrent cette orien­ta­tion conser­va­trice – sym­bo­lisée, par exemple, par la “tri­an­gu­la­tion” de la pré­si­dence Clinton, cette pos­ture pré­ten­du­ment au-dessus des partis. Si bien que, de­puis quinze ans, si l’on veut bien ex­cepter la pé­riode consé­cu­tive au 11 sep­tembre, les tra­vailleurs état­su­niens ont été plus à gauche que les deux grands partis officiels.

Ceci pour dire que la si­tua­tion dé­crite par Thomas Frank dans What’s the Matter with Kansas ? (en fran­çais : Pour­quoi les pauvres votent à droite ?), des ou­vriers qui votent contre leurs in­té­rêts éco­no­miques parce qu’ils se sont dé­ta­chés des Dé­mo­crates sur les ques­tions so­ciales, n’est pas du tout définitive.

Du­rant la cam­pagne élec­to­rale de 2008, on a vu la no­tion de classe re­venir au pre­mier plan, avec Hil­lary Clinton (qui au­rait pu l’imaginer ?) en « hé­roïne de la classe ou­vrière », prête à com­battre les “in­jus­tices”, du prix de l’essence à la saisie des hy­po­thèques. Hil­lary et son mari va­lant plus de 100 mil­lions de dol­lars, com­ment a-t-elle fait pour être la fille pré­férée des ou­vriers ? D’abord, les mé­dias prêts à tout gober ont se­riné tous ses ar­gu­ments. Et puis, il y eut la ques­tion ra­ciale. Tout le brou­haha fait au­tour du Ré­vé­rend Je­re­miah Wright, l’ancien pas­teur d’Obama, re­layé par Mc­Cain et Hil­lary Clinton, a miné la stra­tégie de cam­pagne « au-delà du ra­cisme », même si, du­rant les pri­maires, quan­tité d’ouvriers blancs ont voté pour Obama, pré­senté comme “éli­tiste” par ses adversaires.

Obama pour­rait ras­sem­bler des ou­vriers blancs, noirs, la­tinos s’il vou­lait bien ex­primer leurs pré­oc­cu­pa­tions, s’il pro­po­sait de vraies me­sures pour aider des tra­vailleurs pi­lonnés par la ré­ces­sion. Mais il ne veut pas faire cam­pagne sur cette base. Il veut ga­rantir à Wall Street et aux en­tre­pre­neurs, qui se sont net­te­ment dé­tournés des Ré­pu­bli­cains pour sou­tenir les Dé­mo­crates, qu’il n’est pas leur en­nemi. Comme Bill Clinton, il penche donc à droite pour ga­gner les suf­frages de « l’électorat flottant ».

Il y a un sub­strat de so­li­da­rité dans tous les lieux de tra­vail, dans toutes les com­mu­nautés ou­vrières. Or­ga­niser ce sub­strat pour lutter contre le ra­cisme, le sexisme, le na­tio­na­lisme, l’homophobie et la do­mi­na­tion des en­tre­prises peut pousser le cur­seur po­li­tique “of­fi­ciel” vers la gauche et aider à ex­tor­quer de vraies concessions.

Tout bien consi­déré, c’est bien une classe di­ri­geante au­then­ti­que­ment ré­ac­tion­naire qui a fait fruc­ti­fier le mythe d’une classe ou­vrière réactionnaire.

* Adam Turl col­la­bore au So­cia­list Worker.


Source : Le Grand Soir — 23 mai 2008 — Tra­duc­tion par Ber­nard Gen­sane pour le Grand Soir


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