La social-démocratie, c’est fini

Mis en ligne le 13 février 2008

Après nombre d’autres ac­teurs, Sé­go­lène Royal vient donc de li­vrer son ana­lyse de la dé­faite es­suyée en mai. La dif­fi­culté struc­tu­relle qu’a la gauche à ras­sem­bler une ma­jo­rité plonge ce­pen­dant ses ra­cines bien au-delà des pé­ri­pé­ties qui ont émaillé cette cam­pagne : elle tient de l’obsolescence même du projet social-démocrate. Le pro­blème est gé­néral en Eu­rope, mais il est ren­forcé dans notre pays par l’ampleur des in­éga­lités au sein du sa­la­riat. Il est temps d’en prendre acte, non pour rompre avec l’idéal de trans­for­ma­tion so­ciale et d’égalité que por­tait le projet social-démocrate, mais pour avoir une chance de le réa­liser.

Par Guillaume Duval

En 1989, l’écroulement du mur pa­rais­sait pro­mettre à la social-démocratie un avenir ra­dieux : elle avait enfin gagné le combat contre le com­mu­nisme. De fait, la « vague rose » de la fin des an­nées 90 a semblé ac­cré­diter cette idée. Mais son re­flux a montré qu’il s’agissait d’une illu­sion : de­puis le début des an­nées 2000, la social-démocratie se re­trouve à son tour en fâ­cheuse pos­ture. Ce re­flux tra­duit l’épuisement du projet his­to­rique porté par ce qu’on ap­pe­lait na­guère le mou­ve­ment ouvrier.

En France, comme dans la plu­part des pays riches, plus de 90 % de ceux qui ont un em­ploi sont dé­sor­mais sa­la­riés. Dans une telle so­ciété, pré­tendre re­pré­senter l’ensemble du sa­la­riat re­vient à vou­loir re­pré­senter toute la so­ciété. La plu­part des op­po­si­tions qui struc­turent la vie so­ciale, la « lutte des classes » comme on di­sait dans le temps, passent dé­sor­mais au sein du sa­la­riat. D’où la crise d’identité de la social-démocratie. Com­mu­nistes et so­cia­listes par­ta­geaient au fond le même projet : ras­sem­bler le sa­la­riat pour faire triom­pher ses in­té­rêts dans la so­ciété. Cette unité du sa­la­riat a tou­jours été une utopie : ce n’est pas d’hier que les ou­vriers qua­li­fiés, les OS, les em­ployés de com­merce ou en­core les fonc­tion­naires se trouvent dans des si­tua­tions très dif­fé­rentes en terme de ré­mu­né­ra­tion, de sé­cu­rité de l’emploi ou de pers­pec­tive de car­rière… Mais ces dif­fé­rences pou­vaient ai­sé­ment pa­raître se­con­daires tant que le sa­la­riat re­pré­sen­tait seule­ment une part mi­no­ri­taire de la population.

En pra­tique, le mou­ve­ment ou­vrier s’est struc­turé, de­puis le dé­part, au­tour de l’élite du sa­la­riat. Mais jusqu’à ces der­nières an­nées, ces élites par­ve­naient, sans trop de dif­fi­culté, à re­grouper au­tour d’elles les sa­la­riés les moins qua­li­fiés et les moins ré­mu­nérés. Aujourd’hui du fait de la quasi-disparition des non-salariés, les contra­dic­tions au sein du sa­la­riat de­viennent centrales.

Le ca­pital est dé­sor­mais dé­tenu, pour l’essentiel, par des in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels qui gèrent l’épargne de gens qui sont sa­la­riés, par ailleurs le plus sou­vent dans de grandes en­tre­prises ou dans la fonc­tion pu­blique, bas­tions tra­di­tion­nels du mou­ve­ment ou­vrier. Cadres et fonc­tion­naires ont in­térêt à ce que le tra­vail peu qua­lifié soit peu coû­teux et flexible pour que leur femme de mé­nage, leur pa­villon de ban­lieue ou leurs repas au res­tau­rant coûtent moins cher. Et ces contra­dic­tions sont plutôt plus mar­quées qu’ailleurs dans un pays comme la France du fait du gouffre qui sé­pare, en termes de condi­tions d’emploi, PME et grands groupes, sec­teur privé et sec­teur pu­blic, sa­la­riés pré­caires et permanents.

Les pro­lé­taires, ceux qui n’ont tou­jours que leurs chaînes à perdre, n’ont pas dis­paru : avec le dé­ve­lop­pe­ment massif des wor­king poors, leur nombre a même eu plutôt ten­dance à s’accroître. No­tam­ment en France, pays marqué par une concen­tra­tion ex­cep­tion­nelle de sa­la­riés au bas de l’échelle des ré­mu­né­ra­tions. Ces tra­vailleurs pauvres se re­con­naissent de moins en moins dans un mou­ve­ment ou­vrier struc­turé au­tour de sec­teurs plutôt pri­vi­lé­giés du sa­la­riat. Au point de pré­férer sou­vent dans l’isoloir les hommes po­li­tiques de droite, voire d’extrême droite…

Sou­li­gner la réa­lité de ces contra­dic­tions n’implique pas ce­pen­dant que nous soyons condamnés dé­sor­mais à une guerre de classe entre sa­la­riés. L’opposition entre eux est loin d’être to­tale. Mais pour com­bler la dis­tance crois­sante qui sé­pare les pro­lé­taires de la gauche clas­sique, il faut en­trer dans une lo­gique de com­promis entre couches so­ciales aux in­té­rêts assez lar­ge­ment contra­dic­toires. Cela sup­pose que les so­cia­listes ar­rêtent de se ra­conter l’histoire qu’ils sont les re­pré­sen­tants « na­tu­rels » de l’ensemble du salariat.


Source : Mul­ti­tudes (paru ori­gi­nel­le­ment dans le quo­ti­dien Li­bé­ra­tion — juillet 2007)


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