L’inglorieux vertical — Péguy critique de la Raison historique

Mis en ligne le 06 décembre 2007

Sans doute convient-il que quelqu’un se dé­cla­rant mar­xiste — et c’est mon cas — s’explique sur son at­ti­rance pas­sion­nelle en­vers Péguy. Je n’ai pas dé­cou­vert l’existence du Goulag par la ré­vé­la­tion de Sol­jé­nyt­sine, ni la pu­tré­fac­tion de l’empire bu­reau­cra­tique avec la chute de Berlin. Je n’ai ja­mais psal­modié les ver­sets du petit livre rouge du pré­sident Mao. Bref, il y a belle lu­rette que je ne conçois la théorie de Marx qu’anti-stalinienne. Ceci pré­cisé, je suis ce­pen­dant com­mu­niste : pas « ex », pas com­mu­niste renié, re­penti et re­pen­tant, comme il en existe des quan­tités sur le marché de la mau­vaise conscience soldée. Com­mu­niste tout court.
Et pé­guyste.
Pas pé­guyste bien que mar­xiste. Pé­guyste parce que mar­xiste.
La dis­cor­dance des temps cha­pitre 9
BEN­SAÏD Da­niel, 1995

Cela mé­rite ex­pli­ca­tion. De par­cours d’abord. De contenu en­suite. Mon rap­port à Péguy pro­cède d’une double ren­contre. J’ai été initié à la lec­ture de Clio par un pro­fes­seur de lettres mau­ras­sien convaincu. Bien plus tard, j’y suis re­venu par Walter Ben­jamin. Connais­sant son at­trac­tion en­vers « la fan­tas­tique mé­lan­colie do­minée » de Péguy, j’ai voulu en sa­voir da­van­tage sur leur commun rap­port au temps qui trame ces af­fi­nités. [1]

Il y a chez Péguy une pensée forte et obs­tinée, que le ta­lent me­nace de faire passer pour ce qu’on qua­lifie pé­jo­ra­ti­ve­ment de lit­té­ra­ture. Or, il existe bien, tout au long de son œuvre, avec l’entêtement ru­mi­na­toire dont il est ca­pable, les ma­té­riaux pré­cieux d’une cri­tique de la raison historique.

Som­maire I.

C’est d’abord, on le sait, une af­faire de né­nu­phars et de ca­ou­tchouc.
Sur ce point, terme à terme, Péguy est un anti-Renan.

Souvenons-nous du ver­tige an­goissé de Renan et de ses pro­fes­sions de foi : « Notre siècle n’est pas mé­ta­phy­sique. Il s’inquiète peu de la dis­cus­sion in­trin­sèque des ques­tions. Son grand souci, c’est l’histoire et sur­tout l’histoire de l’esprit hu­main. C’est ici le point de sé­pa­ra­tion des écoles : on est phi­lo­sophe, on est croyant selon la ma­nière dont on en­vi­sage l’histoire ; on croit à l’humanité, on n’y croit pas selon le sys­tème qu’on s’est fait de son his­toire. Si l’histoire de l’esprit hu­main n’est qu’une suc­ces­sion de sys­tèmes qui se ren­versent, il n’y a qu’à se jeter dans le scep­ti­cisme ou dans la foi. Si l’histoire de l’esprit hu­main est la marche vers le vrai entre deux os­cil­la­tions qui re­streignent de plus en plus le champ de l’erreur, il faut bien es­pérer de la raison. Chacun de nos jours est ce qu’il est par la façon dont il en­tend l’histoire. » [2] Dans cette « marche vers le vrai », il faut bien que Hegel l’emporte sur Platon, comme le der­nier nym­phéa peint sur le pre­mier, comme le ca­ou­tchouc creux sur le ca­ou­tchouc plein. Il faut bien que l’enchaînement de l’ordre chro­no­lo­gique soit aussi celui d’un dé­ve­lop­pe­ment pro­gressif des va­leurs hu­maines. Sinon…

Sinon l’histoire se­rait in­sensée, éche­velée, sens dessus-dessous. Cet abîme de dé­raison ap­pel­le­rait le grand re­tour com­plé­men­taire, la grande et mo­derne re­vanche du scep­ti­cisme sans prin­cipe, des fois aveugles et des croyances fanatiques.

Et pour­tant ! Péguy sait bien que les né­nu­phars ne « marchent » pas comme le ca­ou­tchouc. Si les der­niers vain­queurs venus, sur la ligne ho­ri­zon­tale du temps, étaient aussi les meilleurs, dans l’ordre ver­tical des justes, ce se­rait trop fa­cile. Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’histoire uni­ver­selle, trop glou­tone, trop avide de sens, in­ti­me­ment blessée de ses pe­ti­tesses : « Pour­quoi mettre à l’histoire des faux-talons ? His­toire gé­né­ra­lisée, his­toire lé­ga­lisée, his­toire ano­blie est d’autant faussée. Ne fai­sons pas de l’histoire uni­ver­selle… Ne so­cio­lo­gi­quons pas l’histoire, ne la gé­né­ra­li­sons pas ne la lé­ga­li­sons pas. Soyons so­cia­listes et di­sons la vé­rité. » [3]

La vé­rité simple, la « vé­rité triste » peut-être.

Qu’il faut sa­voir dire tris­te­ment, sans les grands plis et les drapés, et les phrasés trom­peurs de l’histoire uni­ver­selle. Sans la manie de ran­ge­ment qui pré­tend mettre chaque chose à sa place dans l’enchaînement or­donné des ef­fets et des causes, of­frant au­tant de mau­vais pré­textes et d’excuses com­modes aux lâ­chetés quotidiennes.

Dès sa pé­riode so­cia­liste et mi­li­tante, Péguy ré­cuse donc ca­té­go­ri­que­ment l’alibi his­to­rique de tous les po­sté­ro­manes tran­quilles : on n’a pas le droit de dis­soudre l’unique et ir­ré­duc­tible res­pon­sa­bi­lité d’homme dans les nappes hui­leuses du sens de l’histoire. On n’a pas le droit de s’en tirer par des gé­né­ra­lités et des lé­ga­lités his­to­riques. On n’a pas le droit de s’en re­mettre au Ju­ge­ment der­nier de l’Histoire et à ses fins illu­soires pour échapper au re­dou­table im­pé­ratif de dé­cider failli­ble­ment. Car « c’est l’effet d’une sin­gu­lière in­in­tel­li­gence que de s’imaginer que la ré­vo­lu­tion so­ciale se­rait une conclu­sion, une fer­me­ture de l’humanité dans la béa­ti­tude des quié­tudes mortes. C’est l’effet d’une am­bi­tion naïve et mau­vaise, idiote et sour­noise que de vou­loir clore l’humanité par la ré­vo­lu­tion so­ciale. Faire un cloître de l’humanité se­rait l’effet de la plus re­dou­table sur­vi­vance re­li­gieuse. Loin que le so­cia­lisme soit dé­fi­nitif il est pré­li­mi­naire, préa­lable, né­ces­siare, in­dis­pen­sable, mais pas suf­fi­sant. Il est avant le seuil. Il n’est pas la fin de l’humanité. Il n’en est pas même le com­men­ce­ment. » [4]

La vé­ri­table épreuve et la vé­ri­table preuve de l’incroyance, de l’aptitude à ré­sister à la ten­ta­tion de re­pê­cher, de re­chaper la vieille re­li­gio­sité perdue par cette piètre re­li­gio­sité his­to­rique, est là. Dans la ca­pa­cité à « rester avant le seuil ».
Dans une in­con­for­table tran­si­tion per­ma­nente.
Sans repos du foyer. Sans cer­ti­tude fi­nale.
Dans l’inquiétude obligée du passage.

Som­maire II.

« L’histoire ne fait rien », di­sait déjà En­gels dans la Sainte Fa­mille.
Le temps non plus.

La cri­tique de la raison his­to­rique ap­pelle celle de la tem­po­ra­lité mé­ca­nique qui l’habite. En lec­teur de Bergson, Péguy l’a ma­gni­fi­que­ment com­pris. Bien avant lui, il trouve les mêmes mots que Ben­jamin pour ré­cuser l’idée faus­se­ment ras­su­rante d’un temps « ho­mo­gène et vide », dont la roue dentée fe­rait avancer à chaque tour l’humanité d’un cran. Il sent bien que la tem­po­ra­lité his­to­rique est pleine de ryhtmes, de ventres et de nœuds, de pé­riodes et d’époques.

Car « l’humanité n’est pas de fa­bri­ca­tion ni de tenue mé­ca­nique. Na­tu­relle elle pro­cède na­tu­rel­le­ment selon une mé­thode, selon un ryhtme na­turel. Or­ga­nique elle pro­cède or­ga­ni­que­ment, selon une mé­thode, selon un rythme or­ga­nique ; par­ti­cu­liè­re­ment, elle fait des pous­sées qui donnent sen­si­ble­ment un rythme vé­gétal, ar­bo­res­cent… Je n’emploie pas au ha­sard cette com­pa­raison de la vé­gé­ta­tion — or­ga­nique, his­to­rique -, de l’humanité avec la vé­gé­ta­tion — or­ga­nique, his­to­rique — d’un arbre et gé­né­ra­le­ment de vé­gé­taux ar­bo­res­cents. » [5]

L’historicité est donc vé­gé­tale et non mécanique.

Dans la lo­gique hé­gé­lienne, la mé­ca­nique n’est que la forme in­fé­rieure du mou­ve­ment qui culmine dans la com­plexité de la Vie. Dans la cri­tique de Marx, le ca­pital ne se ré­duit pas au temps li­néaire et mé­ca­nique de l’exploitation, pas même au temps cy­clique de la cir­cu­la­tion : il est un or­ga­nisme com­plexe et vi­vant, un vam­pire in­sa­tiable et un corps ir­rigué, ex­posé aux aryth­mies de la crise.

Pleine d’embranchements et de bi­fur­ca­tion, l’arborescence est donc bien le mode la vi­ta­lité his­to­rique. Sa tem­po­ra­lité n’est pas étale, mais brisée, rhap­so­dique, faite de contrac­tions et d’étirements : « il y a des pé­riodes, des temps qui sont grands et qui pa­raissent pe­tits, qui sont longs et qui pa­raissent courts ; et il y a des temps qui sont pe­tits, qui sont courts et qui pa­raissent longs, qui pa­raissent grands ; c’est une ques­tion de gran­deur (et non point seule­ment de di­men­sion, de lon­gueur. C’est une ques­tion de pelin et de fouillé. De plat et de re­creusé. » [6]

Péguy re­jette car­ré­ment l’application à l’histoire du sys­tème ré­fé­ren­tiel new­to­nien, celui d’un « pur temps géo­mé­trique », temps ho­mo­gène, spa­tial, fi­guré, ima­giné, fictif, des­siné, feint, temps géo­mé­trique et ma­thé­ma­tique, qui « est pré­ci­sé­ment jus­te­ment le temps de la caisse d’épargne et des grands éta­blis­se­ments de crédit », « le temps de la marche des in­té­rêts rap­portés par un ca­pital », des traites, des ef­fets de com­merce, « des an­xiétés des échéances ». [7]

Som­maire III.

Cri­tique de l’histoire, cri­tique du temps…
Cri­tique du pro­grès. Les unes ne vont pas sans l’autre.

Pour Péguy, l’idée même de pro­grès est « une in­cu­rable fri­vo­lité du gros bour­geois fran­çais » et « il faudra que M. Laudet se fasse à cette idée que nous autres nous ne fai­sons aucun pro­grès : ce sont les mo­dernes qui font des pro­grès. » [8] Der­rière ce rejet ra­dical des « illu­sions du pro­grès », on sent rôder l’ombre de Sorel. Le­quel, en bon in­gé­nieur, n’a ja­mais nié les vertus de la pé­ni­cil­line ou de l’électricité, mais a sa­ge­ment contesté qu’un pro­grès tech­nique fût aussi, iné­luc­ta­ble­ment, du même coup, un pro­grès social.

De l’insouciance ho­ri­zon­tale du pro­grès, de sa crois­sance quan­ti­ta­tive, Péguy en ap­pelle à l’ordre ver­tical du gran­dis­se­ment et du dé­pas­se­ment. La dé­tresse mo­derne n’est pas moindre, peut-être pire, que l’antique. On ne sau­rait croire et faire croire que l’humanité soit moins dou­lou­reuse aujourd’hui qu’hier, ni qu’on ait pre­fec­tionné le cœur hu­main, ni qu’on meure ou vieillisse moins qu’au « quin­zième », ni même que « l’anxiété du pain quo­ti­dien ait di­minué dans le monde ».

Il re­fuse net cette image d’une hu­ma­nité per­son­ni­fiée, gra­vis­sant pas à pas les marches qui la condui­raient de l’enfance à l’âge adulte. Il s’étonne d’en trouver une pre­mière re­pré­sen­ta­tion chez Pascal, ce cher et ir­rem­pla­çable Pascal qui, « il faut avoir le cou­rage de le dire et sa­voir le re­con­naître », sur ce point, sur ce point seule­ment, « ici et dans ces li­mites, est de l’autre côté, chez l’adversaire ». Car il se contredit, Pascal. Frayant la voie à un Comte, à un Renan, il est, ici et sur ce point seule­ment, à lui même son propre en­nemi et son propre adversaire.

Car la pro­po­si­tion du pro­grès, « du pro­grès li­néaire in­dé­fini, continu ou dis­con­tinu, per­pé­tuel­le­ment pour­suivi, per­pé­tuel­le­ment poussé, per­pé­tuel­le­ment ob­tenu et ac­quis, per­pé­tuel­le­ment conso­lidé », est « la pro­po­si­tion maî­tresse » de l’aversaire. Péguy lui op­pose « la pro­po­si­tion à la­quelle nous tien­drons beau­coup ». [9] Celle « des ré­so­nances des voix », des « re­ten­tis­se­ments à dis­tance », des at­trac­tions et des gra­vi­ta­tions, des af­fi­nités et des échos, qui tra­versent le temps, qui font com­mu­ni­quer les époques, re­naître les ins­tants perdus, et res­plendir les astres éteints.

Som­maire IV.

Re­fuser le sens unique de l’Histoire uni­ver­selle, c’est re­fuser aussi un temps com­mandé tantôt par les causes des­cen­dantes du passé, tantôt par les causes fi­nales de la pos­té­rité, ces « colles » qui font tenir les dif­fé­rentes sortes de dé­ter­mi­nisme his­to­rique.
Le temps s’organise et s’articule en étoile, à partir du pré­sent.
Tra­vailler « à la quin­zaine » s’est s’installer dans ce pré­sent.
Pour le tirer vers sa part d’éternité.

Celui qui tra­vaille dans le pré­sent ne fait pas œuvre d’historien, mais de mé­mo­ria­liste et de chro­ni­queur. Il n’est pas dans la morne gri­saille du sou­venir que l’on vi­site, mais dans le vif san­glant de la ré­mi­ni­cence et de la re­vi­vis­cence. Sans ce constant rappel, sans ce dé­chi­rant cri d’amour, le pré­sent de­vient et tombe passé, « aus­sitôt et aussi et en ceci même de réel de­vient his­to­rique, ci­né­raire, même cendre d’événement ; tombe his­to­rique et il ne re­mon­tera ja­mais cette pente ; et il ne de­vient même his­to­rique qu’au sens et dans la me­sure où il de­vient ci­né­raire. » [10]

L’histoire qui longe les murs et re­cense les ruines est ar­chi­viste et an­ti­quaire. Elle ne com­prend plus. Elle classe et elle range. Le passé est son do­maine. La re­mé­mo­ra­tion se conjugue au pré­sent. Elle est fi­dèle à l’événement. Pour tout re­mettre en jeu. Re­dis­tri­buer in­dé­fi­ni­ment les cartes et les rôles. Rendre leur chance aux vir­tua­lités perdues.

« Lais­sons dire Clio, fille de mé­moire.
Laissons-là re­mé­morer et tenter de re­mé­morer… puisqu’en der­nière ana­lyse l’histoire n’est et ne peut être et ne peut faire qu’un exer­cice et tout au plus une ac­co­mo­da­tion de la mé­moire ». [11]

La ré­so­nance et le re­ten­tis­se­ment du passé lui ar­rachent un mur­mure à peine au­dible. Le pré­sent doit sa­voir l’écouter de toute son at­ten­tion dou­lou­reuse. Sans pré­sup­poser ce qui pré­cède ; sans pré­sup­poser non plus un futur déjà ré­solu. Le pré­sent se contente d’éveiller ce len­de­main trem­blant, sur le­quel il pro­jette son ombre in­dé­cise, « sur le­quel il est »en marche comme penché« , prêt à »plonger dans la pro­fes­sion­nelle in­quié­tude« , à »se perdre dans les grandes in­con­nues de l’avenir, man­geant d’une lèvre ho­ri­zon­tale, ron­geant comme un ron­geur les bords ho­ri­zon­taux du pro­fes­sionnel avenir ». [12]

Ces grandes in­con­nues ne dictent pas la conduite du pré­sent.
Elles ré­servent ja­lou­se­ment leur (avant)-dernier mot, aban­don­nant à son sort notre éphé­mère ins­tant d’actualité, gar­dant en­tière l’énigme de son ir­ré­cu­sable exi­gence et in­tacte l’expérience de la fi­ni­tude dans l’impitoyable som­ma­tion à choisir.

« In­fa­ti­gable pré­sent ».
Qui nous in­lige l’épuisante épreuve de la dé­ci­sion tou­jours re­com­mencée. Au choix sans cer­ti­tude, dont la fi­gure em­blé­ma­tique lé­guée par le cher Pascal reste l’inévitable pari. Puisqu’il faut bien choisir en toute li­berté. Puisqu’il faut bien qu’il y ait risque.
Et « que tou­jours on en re­vienne à cette forme d’un pari ». [13]

Som­maire V.

De l’événement qui fut feu, l’histoire his­to­rienne ne re­tient que la cendre. L’événement est de l’ordre de l’interruption et de l’insurrection, de l’ordre du ca­len­drier qui cé­lèbre et non l’horloge qui se contente de compter. Il fend l’homogénéité li­néaire, rem­plit le vide spa­tial, nie l’abstraction de la tem­po­ra­lité moderne.

Il suffit que celà ad­vienne, qui au­rait bien pu ne pas être. La dé­li­vrance d’Orléans. La prise de la Bas­tille, au­quel nul n’était com­mandé, et qui est à elle-même son « zé­roième » anniversaire.

Dans sa nou­veauté, dans l’étonnement ébloui d’un sa­voir brisé, l’événement est l’antithèse du ci­né­raire. Com­plice in­tem­pestif des in­cons­tances du pré­sent, il est le vif, qui, ex­cep­tion­nel­le­ment, ex­tra­or­di­nai­re­ment, mys­té­rieu­se­ment, res­sus­cite le mort. Mais il y a évé­ne­ment et évé­ne­ment. Il y a l’événement qui ex­cède son contenu et le dé­borde de toutes parts, l’événement ré­vo­lu­tion­naire ou l’événement ré­pu­bli­cain. Et il y a « l’événement sans contenu », dont on di­rait aujourd’hui qu’il n’est ja­mais qu’un spec­tacle ou un dé­sastre tra­vesti en évé­ne­ment. [14]

L’important, c’est d’apprendre à re­garder l’histoire du point de vue de l’événement, à peser et com­parer non seule­ment les réa­lités ad­ve­nues, ce qui est à la portée de n’importe qui, mais aussi « les éven­tua­lités » in­ac­com­plies, les évé­ne­men­tia­lités éven­tuelles. [15] L’important c’est de dé­ployer la raison dans la di­men­sion du pos­sible au lieu de la ré­trécir à la me­sure de ce qui est. Non pour spé­culer sur « l’histoire hypothétique ».

Pour re­tourner le sens de l’attente
Pour la tendre à se rompre vers les pro­messes du sim­ple­ment vir­tuel.
Par, par cette porte étroite, « par ce jour ou­vert sur on ne sait quel arrêt du temps », « par le fe­nêtre de ce temps, par le hiatus de cet ins­tant », il se peut tou­jours, à chaque se­conde, à chaque mo­ment pré­sent, « que ce soit le génie même qui ap­pa­raisse ; l’homme et l’œuvre du génie qui jaillisse in­ter­ca­laire ». [16]

Ir­rup­tion, jaillis­se­ment in­ter­ca­laire de l’événement.
Où sont, comme chez Ben­jamin logés « les éclats du temps mes­sia­nique ». Où le sur­gis­se­ment du pos­sible tient tête avec toute « l’énergie ré­vo­lu­tion­naire du nou­veau » à la stu­pide clô­ture ter­mi­nale de l’histoire.

Som­maire VI.

« Par ce jour ou­vert sur on ne sait quel arrêt du temps. »
Ce jour sorti du rang des tra­vaux et des jours.
Ce jour qui ré­vo­lu­tionne pour faire du neuf avec de l’ancien. Pas du neuf pé­ris­sable et aus­sitôt dé­modé. Du neuf au­then­ti­que­ment et du­ra­ble­ment neuf. Du neuf pro­fes­sionnel de la nou­veauté, qu’on n’obtient ja­mais qu’avec de l’ancien : de la ré­vo­lu­tion taillée dans la tra­di­tion. Puisqu’au fond, il en est ainsi de « ce mer­veilleux re­nou­vel­le­ment, ce mer­veilleux ra­fraî­chis­se­ment de l’humanité par ap­pron­dis­se­ment qui donne tant d’ivresse aux vé­ri­tables crises ré­vo­lu­tion­naires, dans toute leur peine, dans toute leur mi­sère, dans tout leur effort ».

Péguy n’a pas vécu de ré­vo­lu­tions. Tout au plus le sou­lè­ve­ment moral de « l’affaire » et les dé­filés re­mé­mo­ra­tifs du fau­bourg Saint An­toine. Il flaire et res­pire pour­tant à pleins pou­mons cet air par­ti­cu­lier du mo­ment sus­pendu, où passé et avenir se re­joignent et se ra­massent sur le pré­sent, prêts à bondir hors du temps qui les en­trave. Puisqu’au fond, « une ré­vo­lu­tion n’est une pleine ré­vo­lu­tion que si elle est une plus pleine tra­di­tion, une plus pleine conser­va­tion, une an­té­rieure tra­di­tion, plus pro­fonde, plus vraie, pus an­cienne, et ainsi plus éter­nelle ; une ré­vo­lu­tion n’est une pleine ré­vo­lu­tion que si elle met pour ainsi dire dans la cir­cu­la­tion, dans la comm­ni­ca­tion, si elle fait ap­pa­raître un homme, une hu­ma­nité plus pro­fonde, plus ap­pro­fondie, où n’avaient ja­mais at­teint les ré­vo­lu­tions pré­cé­dentes, ces ré­vo­lu­tions de qui la conser­va­tion fai­sait jus­te­ment la tra­di­tion pré­sente. » [17]

Péguy semble ici sur le point de se contre­dire. On croit as­sister à la re­vanche du ca­ou­tchouc sur le né­nu­phar. Si les ré­vo­lu­tions se suc­cèdent ho­ri­zon­ta­le­ment, lon­gi­tu­di­na­le­ment, si cha­cune re­prend et per­fec­tionne l’héritage de la pré­cé­dente, pour le porter un peu plus loin et le trans­mettre à la sui­vante, alors « la pro­po­si­tion » en­nemie du pro­grès va prendre sa re­van­cher. Mais Péguy change de plan, ren­verse l’axe de la tra­di­tion, et s’échappe à nou­veau, verticalement.

La tra­di­tion, qui creuse et élève, n’est pas ac­cu­mu­la­tion, thé­sau­ri­sa­tion, « su­per­aug­men­ta­tion ». Rien à voir avec la pe­lote qui s’épaissit en rou­lant, rien de commun avec la comp­ta­bi­lité des in­té­rêts his­to­riques. De même, les ré­vo­lu­tions ne jouent pas saute-mouton, l’une par dessus l’autre : « une ré­vo­lu­tion est une ex­ca­va­tion, un ap­pro­fon­dis­se­ment, un dé­pas­se­ment de pro­fon­deur ». [18]

A la dif­fé­rence du temps phy­sique, le temps des ré­vo­lu­tions ainsi conçues n’est pas ré­ver­sible. La conser­va­tion (la ré­ac­tion) n’est pas le signe sim­ple­ment in­versé de la ré­vo­lu­tion. Le jeu de la ré­vo­lu­tion et de la conser­va­tion n’est pas à somme nulle.

Il y a disymétrie.

Som­maire VII.

L’enjeu est ca­pital.
Il en va d’une res­pon­sa­bi­lité ma­jeure, d’un cri­tère qui dé­par­tage les choix et les com­por­te­ments. D’un côté ou de l’autre, du côté de la ré­vo­lu­tion ou du côté de la conser­va­tion, les com­plai­sances et les com­pro­mis­sions, les lâ­chetés et les dé­mis­sions n’ont plus le même poids ni le même prix : « Une at­té­nua­tion de la ré­vo­lu­tion est for­cé­ment, au­to­ma­ti­que­ment à l’avantage de la conser­va­tion ; une at­té­nua­tion de la conser­va­tion n’est pas for­cé­ment au­to­ma­ti­que­ment, à l’avantage de la ré­vo­lu­tion ; la conser­va­tion, la ré­ac­tion joue à qui perd peut ga­gner ; la ré­vo­lu­tion joue à qui perd gagne rien ; la conser­va­tion ne risque pas tout ; la ré­vo­lu­tion risque tou­jours son tout. » [19] Pé­né­trante com­pré­hen­sion de l’inégalité stra­té­gique entre l’offensive et la dé­fen­sive, ap­pli­quée à la conser­va­tion et à la ré­vo­lu­tion sociales.

La conser­va­tion peut se contenter de gérer et de pré­server. Elle pro­fite de toutes les conces­sions de la ré­vo­lu­tion, elle en­grange la rançon de ses moindres fai­blesses, sans risques, en per­sé­vé­rant sim­ple­ment dans son être. Pour la ré­vo­lu­tion, c’est une autre paire de manches. Com­ment de rien de­venir tout ?

Il fau­drait jouer sans cesse le tout sur la partie !

Le siècle qui s’achève illustre tra­gi­que­ment cette mor­telle asy­mé­trie, déjà perçue, selon des voies dia­mé­tra­le­ment op­po­sées, par Saint Just, qui sa­vait d’expérience ce qu’il en coûte des ré­vo­lu­tions faites « à moitié », qui ne vont pas au bout de leur lo­gique, et par Jo­seph de Maistre, qui sa­vait d’expérience qu’une contre-révolution (une res­tau­ra­tion) n’a pas be­soin d’être une ré­vo­lu­tion à l’envers, dont on au­rait changé le sens : il lui suffit d’être le contraire d’une ré­vo­lu­tion. Ainsi, « sans qu’il y ait eu en 1881 aucun grand évé­ne­ment, je veux dire aucun évé­ne­ment ins­crip­tible, à cette date la Ré­pu­blique a com­mencé de se dis­con­ti­nuer, de ré­pu­bli­caine elle est de­venue cé­sa­rienne. » [20] Ainsi en­core, sans que le coup d’Etat d’août 1991 soit da­van­tage que l’ombre et le mime d’un évé­ne­ment ab­sent, la Res­tau­ra­tion avale les restes d’une ré­vo­lu­tion d’Octobre de­puis long­temps défaite.

Au­tre­ment dit : « un com­men­ce­ment de ré­vo­lu­tion ne fait pas une ré­vo­lu­tion, même com­mencée, ne fait pas de la ré­vo­lu­tion… ; un tiers de ré­vo­lu­tion ne fait pas de ré­vo­lu­tion, même pour un tiers ; un tiers de conser­va­tion fait de la conser­va­tion, au moins pour un tiers ; comme trois tiers de preuve ne font pas une preuve, ainsi trois tiers de ré­vo­lu­tion ne font pas une ré­vo­lu­tion ; trois tiers de conser­va­tion font de la conser­va­tion pour ces trois tiers. » Et en­core : « On ne peut pas faire de la ré­vo­lu­tion ; on est tenu de faire, on ne peut faire que la ré­vo­lu­tion ; tandis qu’on peut par­fai­te­ment faire de la conser­va­tion sans faire ab­so­lu­ment la conser­va­tion ». [21]

Aveu­glante asy­mé­trie, en effet.
Entre l’événement ful­gu­rant d’Octobre et l’interminable dé­sastre ther­mi­do­rien, entre Lé­nine et la dy­nastie bu­reau­cra­tique qui va de Sta­line à Elt­sine, entre Rosa Luxem­burg et Frie­drich Ebert.

Une fois en­core, la voyance de Péguy ne re­lève pas de la phi­lo­so­phie de l’histoire, mais de l’urgence po­li­tique. Puisque, « s’il en est ainsi, qui­conque at­ténue, di­minue la ré­vo­lu­tion, fait en réa­lité les af­faires de la conser­va­tion, quand il ne fait pas les af­faires de la ré­ac­tion ; qui­conque au contraire at­ténue, di­minue la conser­va­tion ne fait pas for­cé­ment et au­to­ma­ti­que­ment les af­faires de la ré­vo­lu­tion ; c’est pour cela qu’il est ri­gou­reu­se­ment vrai de dire que l’on voit dans la réa­lité beau­coup d’anciens ou de pré­tendus ré­vo­lu­tion­naires trahir la cause de la ré­vo­lu­tion ; tandis que, pour cette raison et pour beau­coup d’autres, on ne voit pas d’anciens ou de pré­tendus conser­va­teurs trahir la cause de la conser­va­tion ; qui n’est pas pour la ré­vo­lu­tion est contre elle ; qui n’est pas contre la conser­va­tion est pour elle ; une ré­vo­lu­tion a contre elle tous les neutres et tous les in­dif­fé­rents ; la conser­va­tion a pour elle tous les neutres et tous les in­dif­fé­rents ». [22]

Som­maire VIII.

Selon ces temps asy­mé­triques et ces ver­ti­ca­lités ré­vo­lu­tion­naires, la vic­toire his­to­rique n’a ja­mais va­leur de preuve. Vic­toires et dé­faites sont des ins­crip­tions pro­vi­soires dans l’horizontalité chro­no­lo­gique, dans un procès dont le der­nier mot n’est ja­mais dit.

Qu’est-ce que vaincre, en somme, et qui est le juge ?
Ho­ri­zon­ta­le­ment ou ver­ti­ca­le­ment, les ré­ponses dif­fèrent.
Il est de rui­neuses vic­toires comme il est de « vic­to­rieuses dé­faites ». Nul ne sau­rait se confier aux conso­la­tions de la pos­té­rité. Si le sort des vain­queurs et des vaincus n’est ja­mais joué d’avance, la dia­lec­tique de la dé­faite ne sau­rait tenir lieu de conso­la­tion. Il faut faire plei­ne­ment, les yeux grands ou­verts, l’expérience de la dé­faite au pré­sent, sans se ra­conter d’histoires et sans faire les ma­lins : « Ne nous fé­li­ci­tons pas. Nous sommes des vaincus. Le monde est contre nous et on ne peut plus sa­voir aujourd’hui pour com­bien d’années. Tout ce que nous avons sou­tenu, tout ce que nous avons dé­fendu, les mœurs et les lois, le sé­rieux et la sé­vé­rité, les prin­cipes et les idées, les ré­laités et le beau lan­gage, la pro­preté, la pro­bité de lan­gage, la pro­bité de pensée, la jus­tice et l’harmonie, la jus­tesse, une cer­taine tenue, l’intelligence et le bon fran­çais, la ré­vo­lu­tion et notre an­cien so­cia­lisme, la vé­rité, le droit, la simple en­tente, le bon tra­vail, la belle ou­vrage, tout ce que nous avons sou­tenu, tout ce que nous avons dé­fendu re­cule de jour en jour de­vant une bar­barie, de­vant une in­cul­ture crois­santes, de­vant l’envahissement de la cor­rup­tion po­li­tique et so­ciale. Ne nous le dis­si­mu­lons pas : nous sommes des vaincus. De­puis dix ans, de­puis quinze ans, nous n’avons ja­mais fait que perdre du ter­rain. » [23]

Le plus grave, en l’occurence, n’est pas dans la dé­faite re­connue, puisqu’aussi bien il est de glo­rieuses dé­faites et de ren­ten­tis­sants dé­sastres, « plus beaux, plus admis, plus com­mé­morés que n’importe quel triomphe ». Le plus grave, ce sont les dé­faites de l’intérieur, par abandon, par re­nie­ment et tra­hison, les dé­faites sans combat qui sont d’abord et sur­tout des dé­bâcles mo­rales. « Dé­faites obs­cures », ce sont « les pires de toutes » : des dé­faites par dé­cep­tion et désen­chan­te­ment, dont « une gé­né­ra­tion peut ne pas se relever ».

Cette marque de la dé­faite est pour Péguy, bien sûr, celle de la dé­faite mi­li­taire et po­li­tique de 1870 et 1871 qui fait de ce peuple en gé­néral et de cette gé­né­ra­tion en par­ti­cu­lier, vaincue avant de naître, un peuple de vaincus. Elle a transmis ce « goût de la dé­faite », ir­ré­vo­cable jusqu’à ce que la dé­faite même ait été ré­vo­quée. Mais une dé­faite peut en ca­cher une autre. Der­rière la dé­faite la plus proche, en­core brû­lante, se tient l’autre dé­faite, la plus loin­taine, la dé­faite tiède, qui est sans doute la plus pro­fonde, la plus dou­lou­reuse. Celle qui ne doit rien à la force de l’ennemi. Celle qui mine et dé­mo­ra­lise de l’intérieur : « une dé­faite de cent vingt ans » !

Som­maire IX.

Es­sen­tiel­le­ment, fon­da­men­ta­le­ment, Péguy est le vaincu de cette dé­faite du temps long : « En moins de cent vingt ans, l’œuvre non pas de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, mais le ré­sultat de l’avortement de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise et de l’œuvre de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise sous les coups, sous la pesée, sous la pesée de la ré­ac­tion, de la bar­barie uni­ver­selle est lit­té­ra­le­ment anéantie. » Le so­cia­lisme nais­sant est déjà ma­lade de cette ir­ré­mé­diable bles­sure. De sorte, répète-t-il après Ber­nard La­zare, que « les an­ciens op­por­tu­nistes se sont cor­rompus en quinze ans, les ra­di­caux en quinze mois, les so­cia­listes en quinze se­maines ». [24]

L’expérience de la dé­faite n’est pas com­pensée par la cer­ti­tude de la vic­toire fu­ture dans l’ordre ho­ri­zontal. Du moins, dans l’ordre ver­tical, apporte-t-elle le se­cours d’une force : « le Juif est vaincu de­puis sep­tante et no­nante siècles : là est son éter­nelle force ». [25] C’est cette faible force mes­sia­nique qui permet de re­com­mencer les dé­faites sans ja­mais s’y ré­si­gner, avec le se­cret es­poir que la pointe des peut-être fi­nira par percer le mur de ces recommencements.

Som­maire X.

Au fil des textes, par dela le désordre ap­pa­rent des re­marques de cir­cons­tances ou l’emportement des po­lé­miques, la cri­tique de la raison his­to­rique creuse ses ga­le­ries avec méthode.

Elle n’épargne ni l’histoire, ni le temps, ni le pro­grès.
Elle leur op­pose la sourde conni­vence du pré­sent, de l’événement , de la ré­vo­lu­tion. Elle ren­verse la hié­rar­chie éta­blie des vain­queurs et des vaincus. Et elle dicte une conduite dont les prin­cipes, posés dès les pre­miers ar­ticles de la Revue so­cia­liste consa­crés à Léon Walras sont in­com­pa­tibles avec le réa­lisme, le calcul, et les ac­com­mo­de­ments de la tac­tique. Si Zola put pro­noncer une ter­rible vé­rité, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’il n’était pas un tac­ti­cien. Parce qu’il ne cal­cu­lait pas.

Sa­cri­fier le pro­chain au plus loin­tain, penser ré­parer l’injustice du len­de­main par la jus­tice triom­phante du sur­len­de­main, c’est bon pour la phi­lo­so­phie po­sté­ro­ma­niaque de l’histoire. De l’injustice pré­sente, de l’injustice au pré­sent n’a pas de cir­cons­tances at­té­nuantes. Elle n’a pas de prix au marché des souf­frances et des ré­com­penses.
Elle est irréparable.

« Pré­parer de la jus­tice dé­fi­ni­tive et loin­taine avec de l’injustice in­ter­mé­diaire et pro­chaine, cela n’est pas juste. » [26] Aussi, « mieux vaut com­mencer par croire sur­tout que le juste est juste quelles que soient ses consé­quences éco­no­miques ». Les théo­rèmes selon les­quels le chô­mage et les pro­fits d’aujourd’hui fe­ront les em­plois de de­main ne rentrent pas dans la lo­gique de Péguy.

Maxime de poète étranger aux réa­lités ?
Primat ir­réa­liste de la mo­rale sur l’économie ?
Voire. Il s’agit sim­ple­ment de re­fuser une éco­nomie qui marche toute seule, de son côté, in­dif­fé­rente aux hommes et à la mo­rale. Il s’agit de re­fuser une éco­nomie fé­tiche au­to­mate qui dé­cide toute seule, et un marché ano­nyme qui se hisse sur le trône du Dieu déchu pour dé­cider à sa place du beau, du vrai, et du juste. Il s’agit d’imaginer une « éco­nomie mo­rale ». [27]

Par­tant de cette convic­tion têtue et po­pu­laire que le juste est juste.
Que la jus­tice est ver­ti­cale.
Et n’en dé­mor­dant pas.

Som­maire XI.

« La po­li­tique prime dé­sor­mais l’histoire ». [28]

Les Thèses de Walter Ben­jamin sur le concept d’histoire sont une « ré­so­nance » de la cri­tique pé­guyste. Au cœur du dé­sastre, elles tirent les conclu­sions qui s’imposent de cette tem­po­ra­lité en­ra­cinée dans le pré­sent. [29]

La po­li­tique de Péguy n’est pas autre chose que sa cri­tique de l’histoire. Elle en est la dou­blure, l’envers, ou la conclu­sion. Elle marche avec et non séparément.

« Tra­vailler à la quin­zaine », c’est ex­traire du cir­cons­tan­ciel, du conjonc­turel, de l’accidentel sa part d’éternité. Ce n’est pas faire de la mar­chan­dise avec l’illusion de faire de l’art ; c’est faire de l’art en tra­vaillant le pré­sent au corps. Ce tour de force, cette mé­ta­mor­phose du pé­ris­sable en im­pé­ris­sable, de l’insignifiant en plé­ni­tude de sens, de l’oublié en sauvé, fait des textes de Péguy une œuvre à part en­tière, aussi forte qu’insolite.

Car, pas plus que l’économie, l’esthétique ne sau­rait exister à son compte, in­dé­pen­dam­ment, oc­cupée à lisser ses plumes à l’écart du tu­multe. Elle jaillit, elle aussi, au pré­sent. Comme une in­ven­tion, non comme un em­prunt au passé pour ha­biller et es­thé­tiser la po­li­tique. Comme un be­soin pres­sant, di­sait en­core Ben­jamin, de « po­li­tiser l’art ». Ainsi en­tendue la po­li­ti­sa­tion de l’art n’a rien à voir avec les grandes or­ne­men­ta­tions pla­quées du mo­nu­ment fas­ciste ou sta­li­nien. Rien à voir avec un art de pro­pa­dande, où l’instrument es­thé­tique as­servi reste ex­té­rieur à sa cause. Elle ins­crit sa mé­con­tem­po­ra­néité ex­plo­sive au cœur même du politique.

Le beau, en effet, n’est pas mo­derne. Ainsi que le rap­pelle le poète, il ré­siste à la désar­ti­cu­la­tion du monde. Il tient tête aux du­pli­cités et aux tri­pli­cités. Aux jeux des deux mains, aux mo­rales à triple fonds. Il ne fait pas la part des choses et ne laisse pas de restes :

« - Mais toi tu ne vois que ce qui est beau, tu ne t’intéresses qu’à ce qui est beau, me di­sait sou­vent Sam.
 – Non, le reste aussi je le vois, mais dans le beau il n’y a pas de restes. » [30]

Som­maire XII.

La po­li­tique ainsi conçue est ri­gou­reu­se­ment le né­gatif de la modernité.

Alors que l’esprit mo­derne fait le fort et le malin, alors même qu’il fait des blagues, cette mo­der­nité baigne a son insu dans l’épaisseur d’une re­li­gio­sité nou­velle, his­to­rique et po­si­ti­viste. « Le monde mo­derne, l’esprit mo­derne, laïque, po­si­ti­viste et athée, dé­mo­cra­tique, po­li­tique et par­le­men­taire, les mé­thodes mo­dernes, la science mo­derne, l’homme mo­derne croient s’être dé­bar­rassés de Dieu ; et en réa­lité, pour qui re­garde un peu au-delà des ap­pa­rences, pour qui veut dé­passer les for­mules, ja­mais l’homme n’a été aussi em­bar­rassé de Dieu. » [31] Cette mo­der­nité est une dé­my­tho­lo­gi­sa­tion man­quée, une fausse sortie de la théo­logie. Fondée sur l’oubli, elle exige « l’abolition to­tale » de la mé­moire, qui n’est en­core, qui n’est tou­jours « sous une autre forme, sous une forme mo­derne, que le mi­racle et le mys­tère de la Créa­tion ». [32]

Là ré­side en effet le vice in­trin­sèque de la mo­der­nité.
Dans le dé­dain de la mé­moire. Ou, ce qui est la même chose sous un autre angle, dans le goût im­mo­déré de l’histoire rai­son­neuse prête à tous les rai­son­ne­ments et à toutes les jus­ti­fi­ca­tions. C’est un vice d’infidélité et de so­li­tude, où « les puis­sances mo­dernes in­tel­lec­tuelles de­ve­nues po­li­tiques … gardent à leur ser­vice tous les dif­féents et in­gé­nieux ap­pa­reils de l’enfer so­cial laïcisé. »

Voici le temps du mé­pris an­noncé par Rous­seau.
Voici l’avènement du monde « de ceux qui ne croient plus à rien » et « s’en font gloire et or­gueil ». Voici l’avènement du monde « qui fait le malin », le monde « de ceux à qui on n’a plus rien à ap­prendre », de ceux « qui ne sont pas des dupes, des im­bé­ciles », comme nous ; le monde de ceux qui ne croient à rien, « pas même à l’athéisme », « qui n’ont pas de mys­tique et qui s’en vantent », qui veulent jouer sur deux tables des deux mains. Voici donc le com­men­ce­ment du monde « que nous avons nommé , que nous ne ces­se­rons pas de nommer le monde mo­derne. » [33]

Le journal est l’emblème de cette mo­der­nité. Il est le lieu du temps en miettes, d’un faux pré­sent sans contenu. Le théâtre où le fait di­vers quo­ti­dien se hausse sur ses faux-talons his­to­riques pour jouer le rôle de l’événement ab­sent. Le mi­roir d’une hu­ma­nité nar­cis­sique mé­ta­mor­phosée en ma­cu­la­ture. Il est enfin, dans sa bou­limie de faits et sa fré­nésie d’enregistrement, un mi­sé­rable sub­stitut de mémoire.

« Tout homme mo­derne est un mi­sé­rable journal. Et non pas même un mi­sé­rable journal d’un jour. D’un seul jour. Mais il est comme un mi­sé­rable vieux journal d’un jour sur le­quel, sur le même pa­pier du­quel on au­rait tous les ma­tins im­primé le journal de ce jour-là. Ainsi nos mé­moires mo­dernes ne sont ja­mais que de mal­heu­reuses mé­moires fri­pées, de mal­heu­reuses mé­moires sa­va­tées… Le mo­derne est un journal… Et nous ne sommes plus que cet af­freux pié­ti­ne­ment de lettres. Nos an­cêtres étaient du pa­pier blanc et le lin même dont on fera le pa­pier. Les let­trés étaient des livres. Nous mo­dernes nous ne sommes plus que des ma­cules de jour­naux. » [34]

Les Ca­hiers, eux, ne sont pas mo­dernes. Ils ne sont pas ho­mo­gènes, éta­lonnés sur l’écoulement bi-mensuel du temps. Ils vivent au rythme de l’événement. « Ils sont longs quand la quin­zaine est épaisse ». C’est tout.
Ils dis­putent le pré­sent à la mode.
Ils sont un anti-journal.

Som­maire XIII.

Dans le monde mo­derne, soumis à la dic­ta­ture de la quan­tité, à la loi de l’opinion qui fait nombre et de la ma­jo­rité qui fait masse, « chacun pense à ma­jo­riser ». Le marché par­le­men­taire obéit à la loi de la concur­rence. Le pire n’est pas cette fas­ci­na­tion ma­jo­ri­taire, cette ob­ses­sion de faire nombre ; le pire est dans l’anéantissement qui, cor­ro­lai­re­ment, frappent les mi­no­rités.
Les mi­no­rités ne font pas le poids.

Il n’y a pas si long­temps, un an­cien ré­vo­lu­tion­naire re­tourné, in­ter­ve­nant sur la ques­tion du sys­tème élec­toral, dé­cla­rait dans Li­bé­ra­tion qu’au-dessous de 5%, de toute façon, les mi­no­rités ne comptent plus. Et pour­tant, « nous les ré­vo­lu­tion­naires nous avons tou­jours été en mi­no­rité in­fime. Et pour long­temps nous sommes en in­fi­mité. » [35] Cette in­fi­mité ne vaut pas cher aux ba­lances élec­to­rales.
Et pourtant…

« Pen­dant toute l’affaire les drey­fu­sards furent en France la mi­no­rité in­fime. » Jus­tice et vé­rité ne re­lèvent pas plus du suf­frage ma­jo­ri­taire que du ju­ge­ment de l’histoire ven­tri­loque. Sinon, ce se­rait à déses­pérer. Sinon, il fau­drait se ré­si­gner à la dic­ta­ture stu­pide et têtue du fait ac­compli. Il fau­drait plier la nuque de­vant le nombre qui ne se conten­te­rait plus de faire ma­jo­ri­tai­re­ment loi, mais au­rait dé­sor­mais au­to­rité sur le vrai. Tant il est vrai que la dé­mo­cratie n’est pas l’autre ab­solue de la dictature.

Tant il est vrai, en un temps — mo­derne — où « on ne de­vient pas po­pu­laire sans y avoir un peu contribué », où on « ne de­vient pas po­pu­laire sans s’en aper­ce­voir » que la po­li­tique par­le­men­taire, à l’image du journal, est sou­mise à l’impératif ca­té­go­rique du ti­rage : sous le règne de la ré­clame, « il ne faut pas avoir commis moins de lai­deurs pour ob­tenir un ti­rage de cent qua­rante mille que pour ob­tenir cent qua­rante mille voix ». On n’est pas dé­coré malgré soi. Au royaume de la dé­ma­gogie par­le­men­taire, « la po­pu­la­rité n’est que la dé­co­ra­tion de la dé­ma­gogie ». [36]

Le par­le­men­ta­risme, c’est la po­li­tique mo­derne.
Comme le jour­na­lisme, il dis­tille sa dose vé­né­neuse de cor­rup­tion. De cor­rup­tion or­di­naire et ba­nale, mo­né­taire et ma­té­rielle, et de cor­rup­tion du deuxième type, in­si­nuante et si­nueuse, in­tel­lec­tuelle et oblique, qui courbe la convic­tion aux ca­prices de la glo­riole. La vaine gloire ! La glo­riole « pro­fon­dé­ment bour­geoise, bour­geoise en elle-même ».
A la­quelle ré­siste l’insoumission « des in­glo­rieux ». [37]

Som­maire XIV.

Avant même que Ro­berto Mi­chels ou Rosa Luxem­burg n’en livrent la ra­dio­scopie, Péguy a vu naître, sous ses yeux, à son déses­poir, le monstre du « même grand et seul parti de la bu­reau­cratie », le grand parti mo­derne où droites et gauches se confondent ; où leurs ora­teurs, par­le­men­taires, jour­na­listes, lorsqu’ils s’affrontent, « ne se battent que der­rière le gui­chet » et ja­mais à tra­vers le gui­chet « parce qu’alors ce se­rait sé­rieux. » Fût-ce au prix de dis­cu­tables em­por­te­ments po­lé­miques (mais ce prix était-il, au vu des ca­tas­trophes du siècle, ex­cessif ?) Péguy, comme Sorel, saisit à la source la cor­rup­tion par­le­men­taire du mou­ve­ment so­cia­liste naissant.

Il per­çoit d’un re­gard l’élan de la quan­ti­fi­ca­tion gé­né­rale et de la ra­tio­na­li­sa­tion bu­reau­cra­tique. Il voit bien l’énorme ma­ni­pu­la­tion mé­ta­phy­sique à l’œuvre der­rière le sacre des nou­velles sciences hu­maines. Il com­prend par­fai­te­ment, contre Renan, le pacte au­to­ri­taire entre l’Etat, la science, et la foi nou­velle. Il n’est pas dupe des dé­mons­tra­tions fai­sant des mé­thodes in­duc­tives le mo­dèle éternel de la science. Il ne re­çoit pas pour ar­gent comp­tant cette idée de science par­venue, en­durcie, in­to­lé­rante, en train de chasser jusqu’au sou­venir de la vieille science al­le­mande. Il a l’audace de lui de­mander des comptes : « Car à nous de­mander ce que ce pour­rait bien être que la so­cio­logie, en quel sens et dans quelle me­sure elle pour­rait bien être et être une science, il faudra bien que nous com­men­cions par nous de­mander en gé­néral ce que c’est qu’une science… Nous au­rons à nous de­mander si la science mo­derne, dans ses di­verses ma­ni­fes­ta­tions, mais plus par­ti­cu­liè­re­ment dans celle qui nous re­tiendra de la l’introduction de la so­cio­logie, n’est point pourrie de mé­ta­phy­sique, en réa­lité et même de mé­ta­phy­siques, des mé­ta­phy­siques les plus dan­ge­reuses, et même je diai des seules qui soient dan­ge­reuses de toutes les mé­ta­phy­siques, étant dis­si­mu­lées, in­avouées, ne s’avouant pas. » [38]

Il y sent la re­li­gio­sité ca­chée et hon­teuse.
Là, dans cette pré­ten­tion au com­men­ce­ment ab­solu. Dans ce par­tage sou­dain de la lu­mière et des té­nèbres. Dans cette nais­sance de rien qu’on ap­pe­le­rait plus tard cou­pure épis­té­mo­lo­gique, il y avait comme la ré­mi­nis­cence et la nos­talgie de la créa­tion. Oui, il y avait un mi­racle sus­pect dans cette sou­dai­neté. Dans cette en­trée en science. « Tout à coup. Et tout d’un coup. Di­sons le mot : miraculeusement. »

Avant Mi­chels et Weber, Péguy dé­busque la bu­reau­cratie et éprouve le désen­chan­te­ment. Sans ré­si­gna­tion, son par­cours est un dou­lou­reux rai­dis­se­ment, de plus en plus so­li­taire, de­vant les puis­sances im­pla­cables de la modernité.

Som­maire XV.

Face à de telles puis­sances, face au pacte de la science et de l’Etat, face à l’omnipotence de la prê­traille bu­reau­cra­tique, Péguy veille au par­tage des eaux. Contre les ar­ran­ge­ments et les ré­con­ci­lia­tions, contre les em­piè­te­ments et les in­dul­gences, il tient pour « les belles cas­sures » et les franches ruptures.

Un vaincu ne pac­tise pas avec les vain­queurs.
Un in­glo­rieux ne tran­sige pas avec la gloire.
Prin­cipe de ré­sis­tance et de dignité.

« Et la ré­vo­lu­tion ne consis­tera pas plus à rem­placer la vieille gloire bour­geoise par une gloire so­cia­liste, bre­vetée, avec la ga­rantie d’un nou­veau gou­ver­nemnt qu’à rem­placer la vieille concur­rence bour­geoise par une ému­la­tion so­cia­liste ha­bi­le­ment en­ru­bannée. La gloire est en un sens l’autorité de la rép­tua­tion. Ma ré­vo­lu­tion sup­pri­mera toute au­to­rité. Sans quoi elle ne se­rait pas dé­fi­ni­tive, elle ne se­rait pas la ré­vo­lu­tion. » [39] D’où l’affinité élec­tive en­tree Péguy et Ber­nard La­zare.
D’où l’intransigeance de leur mes­sia­nisme libertaire.

Il y a du gues­disme dans le so­cia­lisme comme il y a du jé­sui­tisme dans l’Eglise. Car « il n’y a pas seule­ment des ca­pi­ta­listes d’argent : Guesde est un ca­pi­ta­liste d’homme ». Au risque de l’excès ou de l’injustice, Guesde est ici un type, celui du chef ou­vrier gagné par la rou­tine du pro­grès et de la pro­mo­tion. Si ce n’est lui, ce se­ront Ebert ou Noske, Mollet ou Bé­ré­govoy, et tant d’autres. Ce sont « ceux de nous qui com­mencent par com­mander ou as­servir des ré­vo­lu­tion­naires » et qui sont « en re­tard en ar­rière de la ré­vo­lu­tion bour­geoise. » [40] Ce gues­disme là, c’est déjà la raison d’Etat triom­phante dans le mou­ve­ment so­cia­liste. Celle qui s’épanouira dans toutes les unions sa­crées et dans toutes les ges­tions loyales.

Péguy a tout de suite flairé l’Eglise et le tri­bunal dans le parti. Il a perçu la vieille at­ti­tude au­to­ri­taire, la vieille manie de ju­ge­ment des Eglises, des Etats mo­dernes et bour­geois. Sa vé­hé­mence même est le signe d’une ir­ré­mé­diable bles­sure, d’une dé­cep­tion in­con­solée. De­puis son af­fron­te­ment avec Blum et Herr sur la li­berté de la presse, il s’avoue « dé­traqué », « dé­traqué par la dé­cep­tion ». Dé­sor­mais, il n’aura ja­mais assez de mé­fiance en éveil contre l’abus de pou­voir, contre la confu­sion de la raison cri­tique et de la raison d’Etat.

Car la raison ne pro­cède pas de l’autorité gou­ver­ne­men­tale et c’est lui man­quer que « de vou­loir éta­blir un gou­ver­ne­ment de la raison » ou un mi­nis­tère de l’intelligence ! « Il ne peut y avoir, il doit y avoir ni mi­nis­tère, ni pré­fec­ture, ni sous-préfecture de la raison, ni consulat, ni pro­con­sulat de la raison : … en aucun sens la raison n’est la raison d’Etat ; toute raison d’Etat est une usur­pa­tion dé­loyale de l’autorité sur la raison, une contre­façon, une mal­façon. » [41] Un « mou­ve­ment de conscience » vaudra tou­jours mieux que tous les dé­crets de la raison ins­tallée et instituée.

Som­maire XVI.

Pas plus que l’économie ne peut s’émanciper de la po­li­tique, la po­li­tique ne peut donc s’émanciper de la mo­rale. A la dif­fé­rence de l’histoire, dont l’illusion fa­tale consis­te­rait à croire qu’elle marche avec la jus­tice, alors « que les pré­tendus re­cou­vre­ments de la jus­tice et de l’histoire ne sont que de fausses et for­tuites coïn­ci­dence », la ré­vo­lu­tion sera mo­rale ou ne sera pas.

Les Ca­hiers en font leur crédo.

Ce que Péguy ne peut pas par­donner à Jaurès, c’est pré­ci­sé­ment cette mo­derne dis­tinc­tion des genres et cette mo­derne di­vi­sion des tâches : d’avoir fait d’une af­faire « qui était ré­vo­lu­tion­naire et mo­rale », de ce type d’affaire sur les­quelles on ne sau­rait se ré­con­ci­lier ja­mais, un simple re­com­men­ce­ment parlementaire.

Entre cette mo­rale ré­vo­lu­tion­naire et cette po­li­tique par­le­men­taire, l’exclusion est ré­ci­proque. Il n’y a pas de pro­mis­cuité, de co­exis­tence, de co­ha­bi­ta­tion pos­sibles. N’est-ce pas, au fond, le prin­cipe même du geste ré­vo­lu­tion­naire : « On peut dire vrai­ment que l’affaire Dreyfus et le dreu­fu­sisme furent la condam­na­tion de la po­li­tique, et ré­ci­pro­que­ment que la po­li­tique était la condam­na­tion de l’affaire Dreyfus et du drey­fu­sisme. Il y avait entre le drey­fu­sisme et la po­li­tique une in­com­pa­ti­bi­lité to­tale, es­sen­tielle. Aussi long­temps que la po­li­tique vit, le drey­fu­sisme ne vit pas. Le drey­fu­sisme in­ter­rompit la po­li­tique ; la po­li­tique a in­ter­rompu le drey­fu­sisme. Quand et où l’affaire Dreyfus com­mence la po­li­tique finit. Quand et où la po­li­tique re­com­mence, l’affaire Dreyfus finit. Le drey­fu­sisme et la po­li­tique ne peuvent pas être contem­po­rains ; ils ne peuvent pas ré­sider en­semble dans les mêmes consceinces. Ils ne pou­vaient de­meurer dans la même cité. » [42]

La po­li­tique, telle qu’elle est de­venue et telle qu’on l’entend, et le drey­fu­sisme, en tant que po­li­tique mo­rale, d’un seul te­nant, d’une seule coulée, sont donc in­con­ci­liables. La po­li­tique par­le­men­taire est un calcul d’intérêt et une étude de marché ; la mo­rale ré­vo­lu­tion­naire est une règle de conduite qui re­fuse les dé­dou­ble­ments com­modes, des fins et des moyens, du réel et du pos­sible, de la res­pon­sa­bi­lité et de la conviction.

La mo­rale sans convic­tion est ir­res­pon­sable. La res­pon­sa­bi­lité po­li­tique seule est im­mo­rale. Mo­rale et po­li­tique ne peuvent aller l’une sans l’autre, sans la ten­sion per­ma­nente de leur dia­logue.
Il n’est au fond de mo­rale que de conviction.

Som­maire XVII.

Péguy n’a ja­mais pensé autre chose.
Il n’a pas cédé au tié­dis­se­ment de l’affaire.
En des temps fri­voles et ver­sa­tiles, il est homme de fi­dé­lité et de conti­nuité. « Nous avons reçu le nom de drey­fu­sards comme une in­jure au com­men­ce­ment de l’épidémie, parce que seuls nous n’étions pas ma­lades. On nous a jeté ce nom comme la foule d’Oporte je­tait des pierres aux mé­de­cins. Nous gar­de­rons ce nom si cela est né­ces­saire, aussi long­temps que nous tra­vaille­rons à la ré­pa­ra­tion. » [43]

Fi­dé­lité et conti­nuité sont per­çues par les ma­lins, qui tournent au moindre vent, comme les né­ces­sités faites vertus de l’engourdissement et du vieillis­se­ment. Chez Péguy, elles sont au contraire le propre de la jeu­nesse et des « pro­fes­sion­nels de la jeu­nesse ». Il en va des âges comme des né­nu­phars. L’élan, le jaillis­se­ment des pre­miers est sou­vent le bon. La fi­dé­lité est donc d’abord fi­dé­lité à la jeu­nesse pro­digue, qui ne cal­cule pas en­core, qui n’a pas en­core ap­pris les pru­dences de l’épargne, qui suit les com­man­de­ments de « l’émotion juste » en­core intacte.

Péguy se tient aux an­ti­podes des re­pen­tances et des ré­né­ga­tions.
Quand vient le temps blasé des mo­que­ries, des condes­cen­dances com­plices, des rires jaunes, d’avoir brandi des dra­peaux, scandé des noms, ou manié le gourdin, il re­fuse le confort pois­seux des conni­vences gé­né­ra­tion­nelles. Il est mal léché, sans doute sou­vent in­sup­por­table, ce veilleur de mé­moire. Mais son sé­rieux hu­mo­ris­tique rap­pelle tout sim­ple­ment qu’on ne rit pas de tout avec n’importe qui, pre­mier prin­cipe du res­pect de soi-même.

Car, tous comptes faits, une fois re­tran­chée la part des er­reurs et des illu­sions, le grand oubli ap­proxi­matif, la grande ré­con­ci­lia­tion au centre, la grande neu­tra­li­sa­tion des pour par les contre n’est tou­jours pas pos­sible. A moins de re­noncer à croire « que le juste est juste ». Mais alors, tous les chats se­raient gris et tout se­rait possible.

A chaque « jeu­nesse » son « af­faire ».
« La quan­tité d’illusion était énorme sans doute — mais ’il n’y avait rien eu, mais s’il n’y avait pas eu ce mou­ve­ment, ce sur­saut, la conver­gence ac­tive de tous ces refus, ne se­rions nous pas, alors, cou­verts de honte, et tout au­tre­ment que pour les bé­vues que, dans le feu rou­lant des ac­tions de sou­tien, nous avons pu com­mettre. » [44]

***

Le but de ce texte ne sau­rait être de ré­ta­blir une vé­rité, pire une or­tho­doxie, de Péguy. Comme le dit Ro­bert Scholtus, « la ci­ta­tion de Péguy ne peut s’autoriser que de la si­tua­tion qui est la sienne ». Elle ne nous dis­pen­sera pas de cher­cher notre propre ré­ponse à « l’exigence ir­ré­cu­sable du pré­sent », même si la boucle his­to­rique rabat aujourd’hui sur les ori­gines de la Ré­pu­blique les grandes in­ter­ro­ga­tions de la na­tion, de la guerre, de la re­li­gion, de la laï­cité, et dé­ter­mine une écla­tante ac­tua­lité de Péguy. Du moins faut-il en res­pecter l’attitude. Ne pas faire de ce fau­teur de dis­corde un saint pa­tron œcu­mé­nique. Il n’est pas dans le re­gistre du consensus et des apai­se­ments : « le res­pect même que nous de­vons aoir pour nos ami­tiés exige im­pé­rieu­se­ment que nous les rom­pions net ; aux ami­tiés vé­ri­tables, il faut de belles cas­sures ». Ce qui est fort, ce n’est pas de se brouiller avec la moitié du monde. C’est même la moindre des choses. Ce qui est fort, c’est d’oser s’il le faut rompre aussi avec la deuxième moitié.

Peut-être Péguy s’est-il brisé en vou­lant aller trop loin et trop droit sur sa voie. Peut-être, en dépit de son achar­ne­ment à n’être pas re­li­gieux, « pas même avec Renan », sa conver­sion finit-elle par donner raison au prieur de l’Acropole. A trop laï­ciser, à trop sé­cu­la­riser, à gratter la re­li­gio­sité jusqu’au sang, il n’y au­rait d’autre issue que la re­vanche du re­li­gieux. : à ré­cuser la loi de l’histoire et du pro­grès, il ne res­te­rait que le scep­ti­cisme ou la foi. A moins d’opposer à la vieille théo­logie, non le vide de l’abstraction et du nombre, mais, comme le fait Ben­jamin, la vi­gi­lance d’une théo­logie né­ga­tive sur le qui-vive.

Avec Sorel, avec La­zare, Péguy fait ex­cep­tion dans le lourd pay­sage du po­si­ti­visme fran­çais. Nourri de Pascal, il en perce la grise croûte. Cette sa­lu­taire échappée suffit-elle à pré­tendre contre toute vrai­sem­blance qu’il in­dique, avec Ben­jamin, un mo­deste sen­tier pra­ti­cable pour un re­tour à Marx ? Il fau­drait pour cela éta­blir qu’il existe un Marx au bois dor­mant, long­temps ou­blié par les or­tho­doxies social-démocrates et sta­li­niennes, que notre pré­sent tu­mul­tueux pour­rait ré­veiller de ses cauchemars.

C’est un vaste pro­gramme. Et une autre histoire.

[1] Lettre de Walter Ben­jamin à Ge­rhard Scholem, 15 sep­tembre 1919, Cor­res­pon­dance tome 1 , Paris, Au­bier, 1978, p ; 200.

[2] Er­nest Renan, L’avenir de la science, Paris, Clamann-Lévy, 1947.

[3] Charles Péguy, Deuxième élégie, Œuvres en prose, Paris, Pléiade Gal­li­mard, tome 1, p 351.

[4] Charles Péguy, De la raison, Paris, Pleiade Gal­li­mard, tome 1, p. 841.

[5] Charles Péguy, Œuvres en prose, Paris, Pleiade Gal­li­mard, tome II, p. 942.

[6] Charles. Péguy, Victor-Marie Conte Hugo, Paris, Gal­li­mard, 1942 p. 61.

[7] Charles Péguy, Vé­ro­nique, Paris, 1972,Gallimard, p. 56.

[8] Charles Péguy, Un nou­veau théo­lo­gien, Mon­sieur Laudet Paris, Gal­li­mard, 1936, p. 92.

[9] Charles Péguy, Un poète l’a dit, Œuvres en prose, Paris, Pléiade Gal­li­mard, to­meII, p. 869.

[10] Charles Péguy, A nos amis, à nos abonnés, Pa­rios, Pléiade Gal­li­mard, tome II, p. 1298.

[11] Ibid, p. 1299.

[12] Charles Péguy, Un poète l’a dit, op. cit., p. 864.

[13] Charles Péguy, Vé­ro­nique, op. cit., p. 249.

[14] Sur l’opposition entre évé­ne­ment et dé­sastre, voir Alain Ba­diou, D’un dé­sastre obscur, Edi­tions de l’aube, 1991.

[15] Charles Péguy, Par ce demi-clair matin, op. cit., p. 112.

[16] Charles Péguy, Vé­ro­nique, op. cit., p. 70.

[17] Charles Péguy, Aver­tis­se­ment au ca­hier Man­ga­sa­rian, Pleiade, tome I, p.1306.

[18] Ibid, p. 1307.

[19] Ibid, p. 1312.

[20] Charles Péguy, Notre Jeu­nesse, Paris, Idées-Gallimard, 1969, p. 43.

[21] Ibid.

[22] Ibid.

[23] Charles Péguy, A nos amis, à nos abonnnés, 20.juin 1909. Paris, Pléiade Gal­li­mard, tome II, p. 1273.

[24] Ibid.

[25] Charles Péguy, Note conjointe, Paris, Gal­li­mard, 1942, p. 7] Cette force qui permet, sans passer pour au­tant dans le camp des vain­queurs, sans cé­lé­brer les vic­toires au hanches lourdes, de re­com­mencer les dé­faites sans ja­mais perdre es­poir : « Com­bien de fois n’ai-je pas re­com­mencé les dé­faites. Je n’aimais pas les vic­toires. J’aimais re­com­mencer les dé­faites. Com­bien de fois n’ai-je pas re­com­mencé les dé­faites avec cette étrange im­pres­sion qu’à chaque fois que je les re­com­men­çais, elles n’étaient pas consom­mées en­core, elles n’étaient pas. » [[Charles Péguy, Compte rendu de congrès, Pleiade, tome I, p. 797.

[26] Chrales Péguy, Revue so­cia­liste 15 fé­vrier 1897, Pléiade, tome I, p.17.

[27] La no­tion d’économie mo­rale a été avancée par l’historien bri­tan­nique Ed­ward Palmer Thomson à partir des re­ven­di­ca­tions so­ciales avan­cées par les mou­ve­ments éga­li­taires dans les ré­vo­lu­tions an­glaise et française.

[28] Walter Ben­jamin, Paris ca­pi­tale du XIXe siècle, Paris, Êdi­tions du Cerf, 1989, p 405.

[29] Voir mon livre Walter Ben­jamin, sen­ti­nelle mes­sia­nique, Paris, Plon 1990. Voir aussi Ste­phane Moses, L’ange de l’histoire, Seuil 1991. J’ai éga­le­ment beau­coup ap­précié l’intervention de Ro­bert Scholtus sur les rap­ports Péguy-Benjamin lors du col­loque or­ga­nisé en mai 1992 par la revue Esprit.

[30] Jean-Christophe Bailly, Des­crip­tion d’Olonne, Paris, Bour­gois 1992, p 81. Le beau livre de Bailly sur sa ville-fantôme com­porte, sur le temps et la durée, la chro­nique et la mé­lan­colie, le pré­sent et l’événement, d’évidentes « cor­res­pon­dances » ou « ré­so­nances » pé­guystes, in­ten­tion­nelles ou non.

[31] Charles Péguy, Zang­will, Pléiade, tome I, p. 1401.

[32] Texte post­hume, fé­vrier 1906, Pléiade, tome II, p. 468. Voir à ce sujet Er­nest Bloch, L’athéisme dans le chris­tia­nisme, Paris, Gal­li­mard, 1978.

[33] Charles Péguy, Notre jeu­nesse, op. cit., p. 15.

[34] Charles Péguy, Note conjointe, op. cit., p. 90.

[35] Charles Péguy, Pour moi, 28 jan­vier 1901, Pléiade , tome I, p. 688.

[36] Charles Péguy, Ré­ponse brève à Jaurès, 4 juillet 1900, Pléiade, tome I, p. 561.

[37] Ibid.

[38] Charles Péguy, Bru­ne­tière, Pléiade , tome II, p. 619.

[39] Charles Péguy, Ré­ponse brève à Jaurès, op. cit. I, p. 561.

[40] Charles Péguy, Ré­ponse pro­vi­soire, 20 jan­vier 1900, Pléiade, tome I, p. 337.

[41] Charles Péguy, De la Raison, Pléiade, tome I, p. 835.

[42] Charles Péguy, Re­prise po­li­tique par­le­men­taire, 16 juin 1903 , Pléiade, tome I, p. 1179.

[43] Charles Péguy, Le ra­vage et la ré­pa­ra­tion, 15 no­vembre 1899, Pléiade , tome I, p. 281.

[44] Jean-Christophe Bailly, Le Pa­radis du sens, Paris, Bour­gois 1987.
* Les cor­rec­tions ap­por­tées par l’éditeur à ce texte ne se re­trouvent pas né­ces­sai­re­ment ici.

Source: [Eu­rope So­li­daire Sans Fron­tières]
Cet essai a été ini­tia­le­ment pu­blié dans les Ca­hiers Charles Péguy. Il re­prend et dé­ve­loppe une in­ter­ven­tion faite dans un col­loque or­ga­nisé par le revue Es­prit. Il constitue le cha­pitre 9 de l’ouvrage de Da­niel Ben­saïd : La dis­cor­dance des temps. Es­sais sur les crises, les classes, l’histoire, Les Edi­tions de la Pas­sion, Paris 1995, (troi­sième partie : « His­toire fins et suites », pp. 188 – 206).

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