Emancipation, science et politique chez Karl Marx

Mis en ligne le 06 décembre 2007

Nous pu­blions ci-dessous ce court essai, peu connu, d’Ernest Mandel (1923 – 1995). Il a été écrit au cou­rant de l’année 1983, au mo­ment où s’affirmaient les élé­ments d’un re­flux (en­core plus si ce der­nier était me­suré à l’aune des pro­nos­tics ef­fec­tués en 1968 – 1969) des com­bats pro­lé­ta­riens – au sens large – à l’échelle internationale.


Er­nest Mandel
L’homme est le but su­prême de l’homme

L’activité in­tel­lec­tuelle de Marx – qui fu­sionna ra­pi­de­ment avec son ac­ti­vité pra­tique et qui de­vait se per­pé­tuer jusqu’à la fin de sa vie – partit de la né­ces­sité de l’émancipation hu­maine. Elle était, en ce sens, un pro­duit des idées de li­berté qui firent ir­rup­tion sous les formes les plus di­verses en Eu­rope et en Amé­rique de­puis le siècle des Lu­mières ou, plus exac­te­ment, de­puis la Ré­forme à tra­vers la Ré­vo­lu­tion fran­çaise et ses hé­ri­tiers, les dé­mo­crates ré­vo­lu­tion­naires des an­nées 20 et 30 du XIXe siècle, les jeunes hé­gé­liens et les pre­miers groupes so­cia­listes. Elle peut être ré­sumée dans l’exigence de « ren­verser toutes les condi­tions au sein des­quelles l’homme est un être di­minué, as­servi, aban­donné, mé­prisé » (Contri­bu­tion à la cri­tique de la phi­lo­so­phie du droit de Hegel, Paris, Au­bier Mon­taigne, 1971, p. 81).

Tout au long de sa vie, Marx est resté fi­dèle à cet ob­jectif d’émancipation. Il ne l’a aban­donné ni lors de son pas­sage de la dé­mo­cratie pe­tite bour­geoise à la dé­mo­cratie pro­lé­ta­rienne et au com­mu­nisme, ni dans l’élaboration de la théorie dite du ma­té­ria­lisme his­to­rique et lors de son en­ga­ge­ment dans la praxis révolutionnaire.

Nous le re­trou­vons dans toutes ses œuvres ma­jeures comme dans celles de Frie­drich En­gels, du Dix-huit Bru­maire de Louis Bo­na­parte, des Grun­drisse et du Ca­pital jusqu’à La Guerre ci­vile en France et à la Cri­tique du pro­gramme de Gotha [1]. L’exigence est pour ainsi dire posée comme un a priori de l’activité scien­ti­fique et po­li­tique. Maxi­mi­lien Rubel l’appelle une exi­gence mo­rale (Maxi­milen Rubel, Karl Marx. Essai de bio­gra­phie in­tel­lec­tuelle, 1957). D’autres parlent d’un axiome phi­lo­so­phique. Quoi qu’il en soit, cette po­si­tion de prin­cipe suffit à rendre ab­surde le re­proche for­mulé par tant de cri­tiques de Marx, re­proche selon le­quel le mar­xisme en ar­ri­ve­rait à une hy­po­stase de l’Histoire [2]. Marx s’est plus d’une fois moqué de ceux qui ré­vé­raient leurs chaînes, pour le simple motif que ces der­nières étaient for­gées par l’Histoire.

Il semble plutôt ju­di­cieux de parler d’un point de dé­part axio­ma­tique qui peut s’exprimer par la for­mule : seul l’homme est le but su­prême de l’homme (l’expression « homme » ren­voie évi­dem­ment à l’humanité tout en­tière, non pas au seul genre mas­culin). Cette for­mule est fondée d’un point de vue an­thro­po­lo­gique. Un mar­xiste or­tho­doxe, c’est-à-dire agis­sant dans l’esprit de Marx, reste at­taché à l’obligation de com­battre tous les rap­ports so­ciaux in­hu­mains. Il ne peut s’affranchir de cette obli­ga­tion que si la preuve était ap­portée que des rap­ports in­hu­mains fa­vo­ri­se­raient l’humanisation de l’homme même si ce der­nier était pré­senté comme mau­vais, agressif, en­taché du péché – ce qui est évi­dem­ment ab­surde. Que l’on dé­place l’enfer du néant pour le ra­mener sur terre, ce n’est pas une raison pour s’y ins­taller com­mo­dé­ment, ou pour pro­clamer qu’il est une étape de tran­si­tion né­ces­saire vers le pa­radis. Des mil­lions d’hommes ne l’accepteraient pas, de toute façon, ni psy­cho­lo­gi­que­ment ni pra­ti­que­ment. Ils font l’expérience de l’enfer comme enfer. Au­cune mys­ti­fi­ca­tion ne peut em­pê­cher qu’à la longue ils se ré­voltent contre cet enfer. C’est un de­voir élé­men­taire de lutter à leurs côtés contre toute condi­tion in­hu­maine. Telle est l’obligation qui a guidé Marx sa vie du­rant. Elle de­vrait nous guider tous.

Bien loin de nous dé­gager de cette obli­ga­tion, la théorie du ma­té­ria­lisme his­to­rique et de l’option en fa­veur du pro­lé­ta­riat au cours de la lutte de classes se dé­rou­lant dans la so­ciété bour­geoise lui donne une as­sise sup­plé­men­taire. Cette théorie scien­ti­fique énonce que l’histoire de toutes les so­ciétés ci­vi­li­sées a été jusqu’ici, et reste, l’histoire des luttes de classes ; et celle-ci tourne au­tour d’intérêts ma­té­riels (la di­vi­sion du pro­duit so­cial en pro­duit né­ces­saire et sur­pro­duit). En der­nière ins­tance, elle ra­mène le re­venu et les pri­vi­lèges des classes do­mi­nantes – ainsi que la do­mi­na­tion elle-même – au sur­tra­vail ex­torqué aux pro­duc­teurs, au même que la lutte qui en dé­coule pour l’augmentation ou la di­mi­nu­tion de ce sur­tra­vail. Elle éta­blit que cette di­vi­sion de la so­ciété en classes est une étape de tran­si­tion iné­luc­table de l’histoire, im­posée par le dé­ve­lop­pe­ment in­suf­fi­sant des forces pro­duc­tives. Sans un dé­ve­lop­pe­ment suf­fi­sant de ces forces pro­duc­tives, une so­ciété sans classes réel­le­ment hu­maine et fondée sur la sa­tis­fac­tion des be­soins est ir­réa­li­sable. La théorie du ma­té­ria­lisme his­to­rique dé­bouche aussi sur la conclu­sion pa­ral­lèle que les classes ex­ploi­tées se ré­voltent pé­rio­di­que­ment contre leurs ex­ploi­teurs, voire même as­pirent à l’avènement de cette so­ciété sans classe, et que ce­pen­dant ce but ne peut être at­teint à partir de rap­ports pré­ca­pi­ta­listes ou du ca­pi­ta­lisme nais­sant et cela pour des rai­sons qui tiennent à l’absence d’une base ma­té­rielle, donc aussi spi­ri­tuelle et mo­rale, suf­fi­sam­ment développée.

Cette théorie en conclut que, par suite du dé­ve­lop­pe­ment de forces de pro­duc­tion gi­gan­tesques, le ca­pi­ta­lisme mo­derne crée, pour la pre­mière fois dans l’histoire, les bases pos­sibles d’une éman­ci­pa­tion to­tale, c’est-à-dire de la so­ciété sans classes. Cette éman­ci­pa­tion pré­sup­pose l’abolition de la pro­priété privée, de la pro­duc­tion mar­chande (de l’économie de marché), ainsi que de la concur­rence, de la ten­dance à l’enrichissement privé et de l’égoïsme uni­versel qui en sont les consé­quences. La réa­li­sa­tion de ce but n’est pos­sible que si le combat so­cia­liste (com­mu­niste) pour cette so­ciété sans classes ren­contre le combat réel que mène ef­fec­ti­ve­ment une classe qui y a un in­térêt ma­té­riel, qui y est mo­ra­le­ment pré­parée et qui y tend so­cia­le­ment, c’est-à-dire une classe qui est po­ten­tiel­le­ment ca­pable de pa­ra­lyser toute la vie éco­no­mique si elle le dé­cide et de prendre en main l’organisation de la pro­duc­tion par les pro­duc­teurs as­so­ciés eux-mêmes.

Cette classe, c’est le pro­lé­ta­riat mo­derne, la classe sou­mise au sa­la­riat, la classe qui se trouve pré­parée à cette tâche par sa po­si­tion dans la so­ciété bour­geoise et par le dé­ve­lop­pe­ment du ca­pi­ta­lisme avec toutes ses contra­dic­tions, mais aussi par sa ca­pa­cité d’organisation col­lec­tive et son sens de la so­li­da­rité, que son ex­pé­rience du ca­pi­ta­lisme peut lui inculquer.

La for­mule de Marx, selon la­quelle l’émancipation du pro­lé­ta­riat re­pré­sente l’émancipation de l’humanité tout en­tière, ne doit pas conduire à l’idée er­ronée que, selon lui, l’émancipation du pro­lé­ta­riat en­traî­ne­rait au­to­ma­ti­que­ment celle de la so­ciété tout en­tière, ou qu’elle se sub­sti­tue­rait à elle. La prise de po­si­tion pas­sionnée de Marx en fa­veur de l’émancipation des es­claves noirs amé­ri­cains ou de na­tions op­pri­mées telles que la Po­logne et l’Irlande, son iden­ti­fi­ca­tion avec le sou­lè­ve­ment des Taï-Ping en Chine ou des Ci­payes en Inde [3] – ces groupes so­ciaux ne pou­vant en aucun cas se trouver in­clus dans le concept du pro­lé­ta­riat –, tout cela suffit pour tran­cher le débat.

L’émancipation pro­lé­ta­rienne est la pré­con­di­tion ab­solue de l’émancipation uni­ver­selle. Mais elle n’en est que la condi­tion, elle ne s’y sub­stitue pas. Si le dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique de­vait, par exemple, prouver que les partis qui agissent « en lieu et place » de la classe ou­vrière crée­raient de nou­velles formes d’exploitation, de nou­velles si­tua­tions in­hu­maines, il fau­drait alors les com­battre sans mé­na­ge­ment, exac­te­ment comme c’est le cas pour des si­tua­tions propres au ca­pi­ta­lisme ou aux so­ciétés pré­ca­pi­ta­listes, quand bien même on consi­dé­re­rait cette ex­ploi­ta­tion et cette op­pres­sion « so­cia­listes » comme his­to­ri­que­ment pro­gres­sives par rap­port au ca­pi­ta­lisme. Cette conclu­sion est conforme à la pensée de Marx, bien que, à notre connais­sance, celui-ci ne se soit ja­mais ex­pli­ci­te­ment ex­primé sur ce pro­blème. Ce ju­ge­ment dé­coule du concept même de pro­grès tel qu’il res­sort de toute l’œuvre de Marx, concept dia­lec­tique et non pas mé­ca­niste, à double sens et non pas linéaire.

En ma­té­ria­listes consé­quents, Marx et En­gels ont éla­boré un ins­tru­ment de me­sure du pro­grès ma­té­riel de l’humanité : le degré du dé­ve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, me­su­rable par la pro­duc­ti­vité so­ciale moyenne du tra­vail. En ce sens, il est par­fai­te­ment cor­rect de parler de for­ma­tions so­ciales pro­gres­sives ou de juger, sur la base de ce cri­tère, les modes de pro­duc­tion suc­ces­sifs comme « pro­gres­sifs » ou « ré­tro­grades ». Lorsque, dans un pas­sage bien connu de l’Anti-Dühring, En­gels af­firme que l’esclavage an­tique avait un ca­rac­tère pro­gressif, car sans lui le grand épa­nouis­se­ment de l’art, de la phi­lo­so­phie et de la science an­tiques n’aurait pas été pos­sible, ce ju­ge­ment reste, au vu des connais­sances ac­tuelles, scien­ti­fi­que­ment fondé.

Mais Marx et En­gels n’ont ja­mais tiré de cette dé­fi­ni­tion ma­té­ria­liste du concept de pro­grès la conclu­sion que les ré­voltes des classes so­ciales ex­ploi­tées et op­pri­mées dans les so­ciétés pré­ca­pi­ta­listes ou dans le ca­pi­ta­lisme nais­sant étaient « di­ri­gées contre le pro­grès ». Au contraire, ils ont pris parti en fa­veur des sou­lè­ve­ments des es­claves contre l’esclavage, en fa­veur des ré­voltes pay­sannes dans l’ancien mode de pro­duc­tion asia­tique, en fa­veur des Jac­que­ries au Moyen Age, en fa­veur des pay­sans de la guerre des pay­sans al­le­mands du XVIe siècle, en fa­veur des ou­vriers ré­voltés et des bri­seurs de ma­chines dans le ca­pi­ta­lisme nais­sant. Sans mé­con­naître ou taire les faibles chances his­to­riques ou l’absence d’issue his­to­rique de ces luttes, ils voyaient la jus­ti­fi­ca­tion de ces ré­voltes dans l’universelle jus­ti­fi­ca­tion de toute lutte hu­maine contre des condi­tions inhumaines.

Par ailleurs, la conti­nuité his­to­rique de la lutte contre l’exploitation so­ciale fonde une puis­sante tra­di­tion de lutte et d’organisation, ainsi que de pen­sées, d’idéaux, de rêves, d’espoirs ré­vo­lu­tion­naires, dont la lutte pro­lé­ta­rienne pour sa propre éman­ci­pa­tion se nourrit pro­fon­dé­ment, dont elle pro­cède même im­mé­dia­te­ment, et sans la­quelle son dé­ve­lop­pe­ment au­rait été in­com­pa­ra­ble­ment plus lent et plus ardu qu’il ne le fut en réa­lité. Un pays sans tra­di­tions ré­vo­lu­tion­naires pré-prolétariennes est un pays où le mou­ve­ment ou­vrier po­li­tique s’épanouira avec des dif­fi­cultés in­ouïes [4].

Dans l’analyse du ma­chi­nisme dé­ve­loppée dans le Livre I du Ca­pital, ce double sens du concept de pro­grès est par­ti­cu­liè­re­ment mis en va­leur. A l’opposé des cri­tiques ro­man­tiques, su­per­fi­cielles, mo­ra­li­sa­trices du ca­pi­ta­lisme, Marx sou­ligne har­di­ment et à juste titre le gi­gan­tesque pro­grès ma­té­riel du ma­chi­nisme, ses gi­gan­tesques po­ten­tia­lités d’émanciper l’être hu­main de l’obligation au tra­vail forcé. A l’époque du début d’automation, du dé­ve­lop­pe­ment de la micro-électronique et des ro­bots, ces af­fir­ma­tions ré­sonnent de façon tout sim­ple­ment pro­phé­tique. Mais se re­tour­nant si­mul­ta­né­ment contre les apo­lo­gistes cy­niques ou aveugles de la so­ciété bour­geoise, Marx sou­ligne la dif­fé­rence entre po­ten­tia­lité et réa­lité, sou­ligne les consé­quences in­hu­maines du ma­chi­nisme dans le ca­pi­ta­lisme (cf. aujourd’hui par exemple l’effet de dé­ve­lop­pe­ment du chô­mage qu’exercent des pro­cessus d’automatisations et de re­struc­tu­ra­tions pro­duc­tives). Il sou­ligne l’utilisation spé­ci­fi­que­ment ca­pi­ta­liste du ca­pital fixe et du sys­tème de la fa­brique, la forme ca­pi­ta­lis­ti­que­ment dé­ter­minée de la tech­no­logie et de l’industrie, qui ne peuvent se dé­ve­lopper qu’en sa­pant et en dé­trui­sant po­ten­tiel­le­ment les deux sources de la ri­chesse hu­maine: la na­ture et la force de tra­vail. Parce que le tra­vailleur tra­vaillant dans le ca­pi­ta­lisme, tout pro­gressif qu’il soit par rap­port au féo­da­lisme, est un tra­vailleur di­minué, aliéné, as­servi, mé­prisé, sa ré­bel­lion contre cette si­tua­tion est par consé­quent aussi pro­gres­sive que le ca­pi­ta­lisme lui-même. Cette ré­bel­lion est un mou­ve­ment his­to­rique qui sti­mule d’ailleurs à son tour le pro­grès éco­no­mique et so­cial, même si elle ne conduit pas im­mé­dia­te­ment, ni même à moyen terme, à une abo­li­tion réelle des si­tua­tions in­hu­maines. Et ce qui est ma­ni­feste pour Marx au sujet du ca­pi­ta­lisme (et des so­ciétés pré-capitalistes) s’applique par­fai­te­ment aux so­ciétés post-capitalistes.

Im­pé­ratif scien­ti­fique et im­pé­ratif d’émancipation

Le dé­ve­lop­pe­ment du so­cia­lisme scien­ti­fique (par rap­port au so­cia­lisme uto­pique) en tant que science a sa propre co­hé­rence in­terne, qui n’est pas né­ces­sai­re­ment iden­tique à la lo­gique de l’émancipation. La science suit une dé­marche ri­gou­reu­se­ment ob­jec­tive. Elle ne peut être sou­mise à un quel­conque projet extra-scientifique. Elle ras­semble, exa­mine, or­donne, in­ter­prète des don­nées qu’elle doit tout d’abord s’approprier. Elle s’efforce de com­prendre ces ma­té­riaux, de les ex­pli­quer et de dé­finir leur dé­ve­lop­pe­ment futur. Sans se dé­grader elle-même jusqu’à l’insignifiance, elle ne peut ni faire dis­pa­raître, ni oc­culter, ni fal­si­fier des don­nées, ni ba­layer sous le tapis des faits « désa­gréables » et des dé­ve­lop­pe­ments « inopportuns ».

La science ne tra­vaille ja­mais avec une sû­reté ab­solue. Elle for­mule des hy­po­thèses théo­riques qui doivent tou­jours être vé­ri­fiées de nou­veau à la lu­mière de don­nées nou­velles et de dé­ve­lop­pe­ments nou­veaux. Elle est fon­da­men­ta­le­ment du­bi­ta­tive, comme Marx l’exprimait de façon ra­massée lorsqu’on lui de­man­dait quelle était sa de­vise fa­vo­rite de om­nibus est du­bi­tandum. Il n’y a dans cet état d’esprit et dans cette dé­marche le moindre soupçon de dog­ma­tisme, bien que le doute ne concerne que les ré­sul­tats (tou­jours pro­vi­soires) de la re­cherche, et non la po­ten­tia­lité de vé­rité que re­cèle la re­cherche elle-même. Ces ré­sul­tats, jugés selon leurs sé­quences pra­tiques et à la lu­mière de leurs pré­sup­posés, doivent être constam­ment soit confirmés soit mo­di­fiés par la re­cherche qui se pour­suit sans cesse. Il s’agit donc d’un doute op­ti­miste, s’appuyant sur les pos­si­bi­lités illi­mi­tées de la praxis so­ciale hu­maine (« la deuxième na­ture de l’homme »), qui ren­voie en der­nière ana­lyse, comme la ten­dance à l’émancipation, à ses bases an­thro­po­lo­giques premières.

Toute théorie scien­ti­fique peut se ré­véler par­tiel­le­ment ou to­ta­le­ment fausse, sur la base de don­nées dé­cou­vertes ou ap­pa­rues ul­té­rieu­re­ment. Il ne faut ja­mais conclure de façon pré­ma­turée, mais s’interroger pour sa­voir s’il s’agit de don­nées pro­vi­soires, ou de don­nées plus ou moins dé­fi­ni­tives (cf. la conclu­sion fausse que cer­tains ti­raient dans les an­nées 1950 et au début des an­nées 1960, à partir de la longue phase de pros­pé­rité de l’après-guerre, selon la­quelle le ca­pi­ta­lisme tardif au­rait dé­fi­ni­ti­ve­ment vaincu le danger d’un chô­mage massif et que les crises de sur­pro­duc­tion ne se­raient plus im­ma­nentes à la so­ciété bour­geoise) [5]. Ri­gueur scien­ti­fique ne si­gnifie pas im­pres­sion­nisme. La re­mise en cause de connais­sances par­tielles ne peut ja­mais aboutir à des conclu­sions scien­ti­fiques va­lables si elle ne com­porte pas aussi la prise en charge des consé­quences d’une telle ré­vi­sion pour la connais­sance glo­bale (que cela se rap­porte à l’époque his­to­rique, ou au mode de pro­duc­tion, à une classe so­ciale, à un phé­no­mène his­to­rique comme l’État, etc.).

La dif­fé­rence entre la science au­then­tique (y com­pris le so­cia­lisme scien­ti­fique) et le po­si­ti­visme ou l’empirisme purs ne ré­side pas dans le mé­pris des don­nées em­pi­riques par la pre­mière et dans leur prise en compte par les autres. Elle ré­side dans le mou­ve­ment per­ma­nent de la science à re­cher­cher une com­pré­hen­sion qui se ca­rac­té­rise par une co­hé­rence in­terne, de prendre des don­nées im­por­tantes dans leur glo­ba­lité, en par­ti­cu­lier par la dé­cou­verte de leur struc­ture in­terne et de leurs lois de dé­ve­lop­pe­ment. L’empirisme se ca­rac­té­rise par sa cé­cité sur ce pro­blème et la su­per­fi­cia­lité de son ap­proche. Le po­si­ti­viste ne re­con­naît dans la science éco­no­mique que le vi­sible im­mé­diat (les prix, les re­venus, etc.) et croit qu’une théorie de la va­leur, comme la théorie de la valeur-travail, qui se pose la ques­tion de sa­voir ce qui dé­ter­mine et règle sur le long terme la dy­na­mique des prix, est « dog­ma­tique » et donc « in­es­sen­tielle ». Aucun cher­cheur, dans les sciences de la na­ture, n’oserait aborder de la même façon su­per­fi­cielle des don­nées propres à la phy­sique ou à la bio­logie. Le po­si­ti­viste tombe d’ailleurs le plus sou­vent sur le nez même à propos de « l’immédiatement li­sible » lorsqu’il est confronté brus­que­ment avec des phé­no­mènes im­prévus (par lui) qui mo­di­fient ra­di­ca­le­ment son champ de vue, comme par exemple la brusque flambée du « prix de l’or » ces der­nières an­nées. Cette flambée est alors sim­ple­ment et tau­to­lo­gi­que­ment « ex­pli­quée » par l’inflation, et ne se trouve pas mise en rap­port avec la dy­na­mique dif­fé­ren­ciée à long terme de la pro­duc­ti­vité moyenne du tra­vail dans les mines d’or d’une part, et dans les in­dus­tries et l’agriculture de l’autre (c’est-à-dire avec l’évolution éco­no­mique d’ensemble, cf. Mandel, Le troi­sième âge du ca­pi­ta­lisme, chap. 16).

Marx était un sa­vant au sens le plus sé­rieux du terme. Il avait fondé sa théorie scien­ti­fique, qu’il s’agisse de l’économie (théorie de la va­leur, théorie de la plus-value, théorie de la mon­naie, théorie du ca­pital, théorie du sa­laire, théorie des lois d’évolution du mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, théorie des crises, etc.), de la so­cio­logie ou de l’histoire (théorie du ma­té­ria­lisme his­to­rique, théorie des classes, de l’État et de la ré­vo­lu­tion, etc.), sur une étude mi­nu­tieuse de toutes les don­nées dis­po­nibles de la science de son temps. Comme il le di­sait lui-même, rien n’était plus mé­pri­sable que le pseudo-scientifique qui, pour prouver une thèse, dis­si­mule des don­nées im­por­tantes ou nie les faits.

La force prin­ci­pale du so­cia­lisme scien­ti­fique ré­side dans le fait qu’il pose un but éman­ci­pa­teur – la li­bé­ra­tion du pro­lé­ta­riat, du tra­vail et de l’humanité tout en­tière de toutes les condi­tions qui sont in­dignes de l’humanité – comme dé­cou­lant du mou­ve­ment réel de la so­ciété et de l’histoire. Des contra­dic­tions in­ternes du mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, scien­ti­fi­que­ment éta­blies et at­tes­tées par deux siècles d’histoire, contra­dic­tions qu’aucun État, qu’aucune re­li­gion, qu’aucune ter­reur, qu’aucune « so­ciété de consom­ma­tion » ne peuvent sup­primer, il ré­sulte, d’une part, une chaîne de crises de sys­tème suc­ces­sives dans le do­maine éco­no­mique, so­cial, culturel, po­li­tique, mi­li­taire, moral, idéo­lo­gique, ce qui se trouve to­ta­le­ment confirmé par le dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique réel. Il en ré­sulte, d’autre part, une ten­dance his­to­rique à l’organisation du tra­vail sa­larié, un des pré­sup­posés les plus im­por­tants qui dé­rive de l’analyse mar­xiste de la so­ciété ca­pi­ta­liste en par­ti­cu­lier. Il suffit de re­cher­cher com­bien il y avait de sa­la­riés syn­di­ca­le­ment or­ga­nisés à l’échelle mon­diale en 1847 – 48, com­bien en 1900, com­bien en 1948 et com­bien aujourd’hui, pour re­con­naître l’exactitude de cette af­fir­ma­tion (qui d’autre que Marx avait prévu cela au mi­lieu du XIXe siècle ?). Il n’est aujourd’hui aucun pays au monde, pas la plus pe­tite île du Pa­ci­fique, où existe le tra­vail sa­larié, sans qu’il en ré­sulte iné­luc­ta­ble­ment une lutte de classes élé­men­taire entre le ca­pital et le tra­vail, sans que les sa­la­riés tentent de créer des or­ga­ni­sa­tions élé­men­taires d’autodéfense et de lutte.

La chute du ca­pi­ta­lisme, le pas­sage à une so­ciété sans classes, le rem­pla­ce­ment du ré­gime de contrainte au tra­vail par l’association libre des pro­duc­teurs peuvent être les fruits de cette auto-organisation et de cette lutte de classes iné­luc­table et élé­men­taire du pro­lé­ta­riat mo­derne. Ainsi le projet éman­ci­pa­teur reçoit-il pour la pre­mière fois dans l’histoire un sujet ré­vo­lu­tion­naire qui dis­pose des ca­pa­cités ob­jec­tives et sub­jec­tives de le faire passer dans la réa­lité. Il n’est pas né­ces­saire de sou­li­gner da­van­tage qu’il ne s’agit ici que d’une pos­si­bi­lité qui n’a rien d’inéluctable. Sinon l’activité menée par les so­cia­listes en fa­veur de l’éducation, de l’organisation, de la sti­mu­la­tion de la conscience de classes, de l’organisation et du combat de classe, ac­ti­vité com­mencée par Marx et En­gels eux-mêmes, se­rait lar­ge­ment in­utile et en tout cas inessentielle.

L’effondrement du ca­pi­ta­lisme est iné­luc­table : c’est là l’unique cer­ti­tude qui dé­coule de l’analyse mar­xienne des contra­dic­tions in­ternes du sys­tème. Après deux guerres mon­diales, deux crises éco­no­miques ma­jeures, celle des an­nées 1929 – 33 et la crise ac­tuelle, cela nous pa­raît peu contes­table ten­dan­ciel­le­ment. Mais cet ef­fon­dre­ment peut conduire à deux ré­sul­tats to­ta­le­ment op­posés : en avant vers le so­cia­lisme, en ar­rière vers la bar­barie. Après l’expérience d’Auschwitz et d’Hiroshima, à l’époque de la course aux ar­me­ments nu­cléaires et de la me­nace crois­sante qui pèse sur l’écosystème, ce n’est pas là une for­mule pro­pa­gan­diste mais un danger réel clai­re­ment défini.

La per­ti­nence du pro­lé­ta­riat (et de la ré­vo­lu­tion pro­lé­ta­rienne) comme sujet ré­vo­lu­tion­naire se fonde, quant à elle, sur une série de pré­misses d’un ca­rac­tère scien­ti­fique éga­le­ment confirmé ; la po­la­ri­sa­tion de la so­ciété entre sa­la­riés, d’une part, et un nombre dé­crois­sant de grands, moyens et pe­tits ca­pi­ta­listes ex­ploi­teurs du tra­vail sa­larié, d’autre part ; la ten­dance des tra­vailleurs sa­la­riés à de­venir l’écrasante ma­jo­rité de la po­pu­la­tion ac­tive (déjà plus de 90 % de la po­pu­la­tion ac­tive aux USA, en Grande-Bretagne et en Suède) ; la ten­dance à l’accroissement de leur ho­mo­gé­néité in­terne du point de vue du re­venu, du ni­veau de vie, des condi­tions de tra­vail, du pro­grès de leur or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale et de l’étendue ac­crue de leurs luttes de masses qui se ma­ni­festent au moins périodiquement.

Jusque-là, le projet éman­ci­pa­teur et les ré­sul­tats de l’analyse scien­ti­fique de l’évolution de la so­ciété bour­geoise se re­coupent pra­ti­que­ment de ma­nière par­faite. A partir de là, ils peuvent bifurquer.

Si à la place d’une plus grande ma­tu­ra­tion des condi­tions ob­jec­tives de la ré­vo­lu­tion so­cia­liste ad­vient un pour­ris­se­ment crois­sant de ces condi­tions ; s’il de­vait ap­pa­raître qu’à long terme (abs­trac­tion faite des hauts et des bas conjonc­tu­rels), dans la plu­part, sinon dans tous les États ca­pi­ta­listes hau­te­ment in­dus­tria­lisés, le nombre des sa­la­riés cesse de croître pour di­mi­nuer, que leur poids dans la so­ciété de­vient de plus en plus ré­duit, que leur ca­pa­cité à pa­ra­lyser ef­fec­ti­ve­ment l’économie, et donc à pou­voir la prendre sous leur propre di­rec­tion et à la gérer, di­minue constam­ment, que le degré d’organisation ré­gresse (que par exemple il y ait en l’an 2000 moins de sa­la­riés syn­di­ca­le­ment or­ga­nisés qu’en 1948 ou même qu’en 1900) ; que leur ca­pa­cité de lutte s’amenuise et cela pen­dant des dé­cen­nies alors il fau­drait en tirer la conclu­sion que l’édification d’une so­ciété so­cia­liste sans classes est de­venue im­pos­sible. La re­chute dans la bar­barie se­rait alors iné­luc­table. Car per­sonne n’a jusqu’ici ap­porté la preuve qu’il y a dans la so­ciété ac­tuelle un sujet ré­vo­lu­tion­naire autre que le pro­lé­ta­riat ca­pable, aussi bien du point de vue de sa puis­sance ob­jec­tive que de ses in­té­rêts sub­jec­tifs et de la conscience de classe au moins po­ten­tielle, de ren­verser le ca­pi­ta­lisme et de construire une so­ciété sans classe, sans pro­priété privée, sans pro­duc­tion mar­chande, sans ar­gent, sans ten­dances à l’enrichissement privé, sans concur­rence et sans État na­tional souverain.

La preuve scien­ti­fique que le so­cia­lisme se­rait de­venu im­pos­sible n’a jusqu’ici pas été ap­portée. Cette hy­po­thèse ne se trouve pas cor­ro­borée par l’histoire. Des don­nées em­pi­riques ne pour­raient d’ailleurs la confirmer avant de nom­breuses dé­cen­nies. Mais même si cette hy­po­thèse de­vait être cor­ro­borée, elle ne condui­rait nul­le­ment à l’extinction des as­pi­ra­tions à l’émancipation. Il y a 2000 ans, les es­claves se sou­le­vaient pé­rio­di­que­ment contre l’esclavage quoique, dans les condi­tions d’alors, cela n’ait pu les conduire à construire du­ra­ble­ment une so­ciété d’hommes libres. Que, dans l’avenir, nous re­tom­bions dans une so­ciété de bar­barie, il y aura de nou­veau des ré­voltes contre l’esclavage et toutes les autres condi­tions in­hu­maines. Il se­rait alors du de­voir élé­men­taire des mar­xistes de lutter côte à côte avec les es­claves, de pré­ciser leurs ob­jec­tifs de lutte, de struc­turer aussi ef­fi­ca­ce­ment que pos­sible leurs formes de combat, d’endurcir leur vo­lonté de lutte, de changer en flamme chaque étin­celle de ré­bel­lion contre l’abaissement, l’avilissement, l’oppression, l’exploitation, la tor­ture – et cette ré­volte est iné­luc­table. C’est ce que nous ap­prend toute l’histoire de l’humanité. Quand bien même la science dé­mon­tre­rait que, dans son ob­jectif de lutte, le so­cia­lisme scien­ti­fique au­rait abouti à une utopie et à un projet ir­réa­li­sable, il fé­con­de­rait et sti­mu­le­rait en­core des luttes élé­men­taires pour l’émancipation par­tielle et tem­po­raire des ex­ploités et des op­primés. Même dans ce cas ex­trême qui, selon nous, ne se réa­li­sera pas – Marx n’aurait pas en vain pensé, cherché, dé­cou­vert, lutté.

Dans un pas­sage bien connu de sa pré­face au Ca­pital fi­nan­cier, Ru­dolf Hil­fer­ding avait poussé jusqu’au pa­ra­doxe la thèse de la sé­pa­ra­tion entre science et en­ga­ge­ment so­cia­liste. Karl Korsch lui a ré­pondu très vi­ve­ment à ce sujet et, pour l’essentiel, avec raison. Mais il a en partie trop tordu le bâton dans l’autre sens [6].

Il n’y a rien qui mé­rite la dé­fi­ni­tion de « science pro­lé­ta­rienne ». Il y a la science tout court, n’obéissant qu’à ses lois propres, abs­trac­tion faite de toute dé­ter­mi­na­tion de classe di­recte. Que se­rait sinon la science dans la so­ciété sans classes ? Sans aucun doute, sur­tout dans le do­maine des sciences so­ciales (mieux : des sciences hu­maines, de toutes les sciences qui traitent d’aspects de l’existence hu­maine, y com­pris la psy­cho­logie et la mé­de­cine), les hommes et les femmes qui font du tra­vail scien­ti­fique dans une so­ciété de classes sont des hommes et des femmes so­cia­le­ment dé­ter­minés. Leur pensée n’a pas seule­ment une source « scien­ti­fique pure », mais re­pose sur des pré­sup­posés condi­tionnés par la so­ciété de classes. Ils portent donc sou­vent des œillères condi­tion­nées par la so­ciété dans la­quelle ils tra­vaillent [7]. Dans la me­sure où cela est le cas (c’est-à-dire où cela peut être prouvé em­pi­ri­que­ment et pra­ti­que­ment ; sinon, cela constitue éga­le­ment un pré­jugé idéo­lo­gique re­flé­tant une fausse conscience), leurs pen­sées ne sont pas to­ta­le­ment scien­ti­fiques, ne le sont que par­tiel­le­ment, et le cher­cheur scien­ti­fique se doit de sé­parer le grain scien­ti­fique de l’ivraie idéo­lo­gique. Au­tre­ment dit : il n’y a pas de « science bour­geoise ». Il y a des sa­vants qui sont en même temps des idéo­logues bour­geois. Dans la me­sure où leur ac­ti­vité est scien­ti­fique, elle n’est pas bour­geoise. Dans la me­sure où elle est bour­geoise, elle n’est pas scientifique.

Il se­rait pour le moins pro­blé­ma­tique de sup­poser qu’un sa­vant pri­son­nier de l’idéologie bour­geoise dans la­quelle il est em­pêtré, pri­son­nier de l’univers de pensée bour­geoise, des « va­leurs » et des pré­jugés bour­geois, au­rait été ca­pable de pro­duire une théorie com­plète et ri­gou­reu­se­ment scien­ti­fique de la plus-value, des classes et de l’État. C’est à peine un objet de spé­cu­la­tion abs­traite. L’histoire a prouvé que cela n’est pas ar­rivé. L’expérience em­pi­rique montre que c’est seule­ment une rup­ture com­plète avec la so­ciété bour­geoise, son idéo­logie, ses va­leurs et ses formes de pensée, qui a rendu Marx et En­gels ca­pables de prendre car­ré­ment et to­ta­le­ment parti en fa­veur du pro­lé­ta­riat. Et c’est seule­ment à partir de cet en­ga­ge­ment pour le pro­lé­ta­riat, et sur la base de l’expérience de la lutte de classe réelle du pro­lé­ta­riat, qu’ils ont pu dé­ve­lopper une théorie ri­gou­reu­se­ment scien­ti­fique de la plus-value, des classes et de l’État.

En ce sens, il y a un lien dia­lec­tique in­des­truc­tible entre science et éman­ci­pa­tion, donc éga­le­ment entre éman­ci­pa­tion et science, du moins dans la so­ciété de classes. Les sciences so­ciales peuvent com­mencer à se dé­ve­lopper in­dé­pen­dam­ment de tout projet d’émancipation. Mais jusqu’ici seul le mar­xisme, uni­fiant sciences so­ciales et projet d’émancipation, a été ca­pable de dé­ve­lopper une science co­hé­rente qui remet ra­di­ca­le­ment en ques­tion toutes les condi­tions so­ciales in­hu­maines, en ex­pli­quant leurs ori­gines, leur na­ture pro­fonde, leur évo­lu­tion et les condi­tions de leur dépérissement.

Real­po­litik et ef­fi­ca­cité révolutionnaire

En un cer­tain sens, les Thèses sur Feuer­bach de Marx, ap­pa­rais­sant comme conclu­sion de L’idéologie al­le­mande, re­pré­sentent l’acte de nais­sance du mar­xisme. Elles culminent dans la cé­lèbre for­mule : « Les phi­lo­sophes n’ont fait qu’interpréter le monde de dif­fé­rentes ma­nières ; ce qui im­porte, c’est de le trans­former » (Paris, Ed. Soc., 1968, p. 34). Par cette for­mule, la pensée de Marx bas­cule d’un projet d’émancipation va­gue­ment dé­ter­miné an­thro­po­lo­gi­que­ment vers un en­ga­ge­ment pra­tique et po­li­tique pour l’accomplissement de tâches his­to­riques pré­cises. Le monde ne peut changer que par l’action d’hommes et de femmes concrets, tels qu’ils existent réel­le­ment : des hommes et des femmes condi­tionnés par leur exis­tence so­ciale, liée dans la so­ciété bour­geoise (comme dans toute autre so­ciété de classe) à des classes so­ciales dé­ter­mi­nées. La tâche pra­tique de sup­primer l’asservissement de l’humanité se trans­forme ainsi en tâche pra­tique de po­li­tique de classe : dé­finir les condi­tions dans les­quelles une ou plu­sieurs classes so­ciales peuvent rendre ef­fec­tive l’émancipation du genre humain.

Ainsi, alors que l’émancipation peut se trouver sé­parée de façon mar­gi­nale de la science – c’est-à-dire qu’elle sub­sis­te­rait comme projet, même si la science dé­mon­trait qu’elle n’est pas réa­li­sable com­plè­te­ment et du­ra­ble­ment – elle ne peut ja­mais, pour Marx ou pour un mar­xiste, être sé­parée de la po­li­tique, pas plus que la po­li­tique ne peut l’être d’elle, du moins si nous uti­li­sons le concept de « po­li­tique » au sens le plus large du terme : toute ac­ti­vité qui aboutit à une ac­tion col­lec­tive en fa­veur d’un chan­ge­ment de l’État et de la so­ciété jusqu’à la réa­li­sa­tion de la so­ciété sans classes et au dé­pé­ris­se­ment total de l’État. Car toute ac­ti­vité d’émancipation non po­li­tique n’est ja­mais qu’une ac­ti­vité éman­ci­pa­trice d’isolés ou de pe­tits groupes, qui reste par consé­quent éli­taire et nie en pra­tique la pos­si­bi­lité de l’auto-émancipation des plus larges masses, même si elle s’appuie sur la « pro­pa­gande par l’action ».

L’expérience his­to­rique a prouvé que seule l’activité ré­vo­lu­tion­naire des larges masses, dans des si­tua­tions pré-révolutionnaires ou ré­vo­lu­tion­naires, met en me­sure les hommes et les femmes de sup­primer ra­di­ca­le­ment toutes les si­tua­tions d’asservissement et, par là, de se changer ra­di­ca­le­ment eux-mêmes [8]. Telle est l’activité po­li­tique la po­li­tique ré­vo­lu­tion­naire qui doit être pré­parée sys­té­ma­ti­que­ment et dans le long terme par une ac­tion continue et, donc, par une or­ga­ni­sa­tion continue, même en pé­riode non-révolutionnaire. Et tout ce qui dé­passe le cadre des as­pi­ra­tions d’émancipation in­di­vi­duelle ou de tous pe­tits groupes (qui, dans la so­ciété bour­geoise, sont de toute façon condamnés à l’échec), tout ce qui concerne l’émancipation col­lec­tive, c’est de la po­li­tique éman­ci­pa­trice, so­cia­liste, révolutionnaire.

En gé­néral, le cri­tère de la praxis est pré­senté comme moyen de juger la na­ture so­cia­liste de la po­li­tique, la po­li­tique qui dé­coule du so­cia­lisme scien­ti­fique. Ce cri­tère est va­lable, car seule la praxis peut tran­cher la ques­tion de sa­voir si une ac­ti­vité po­li­tique donnée (« la stra­tégie et la tac­tique », pour uti­liser ces concepts assez éculés) et ses hy­po­thèses scien­ti­fiques sous-jacentes (« ana­lyse et pers­pec­tive ») nous rap­prochent du but, c’est-à-dire sont ef­fi­caces. Il n’est pas d’autre moyen pour juger d’une po­li­tique donnée que d’examiner ses ré­sul­tats. Le cri­tère de la praxis s’appuie ainsi sur celui de l’efficacité orientée vers un but.

Mais quel est ce but et à quelle aune de temps doit-on me­surer l’efficacité ? Nous nous heur­tons déjà ici à de grosses dif­fi­cultés concep­tuelles et d’analyse. Le but est-il sim­ple­ment le « pro­chain pas en avant » ? Mais qu’arrive-t-il si ce « pas sui­vant », une fois at­teint, se ré­vèle un plus grand obs­tacle sur le chemin du « pas ul­té­rieur » qu’on ne le sup­po­sait auparavant ?

Le but est-il sim­ple­ment le « chan­ge­ment des cir­cons­tances » ou, si­mul­ta­né­ment, l’auto-modification du sujet ré­vo­lu­tion­naire, pour échapper à la contra­dic­tion sou­li­gnée par la troi­sième thèse sur Feuer­bach entre ma­té­ria­lisme mé­ca­niste et vo­lon­ta­risme ? Le « pro­chain pas en avant » doit-il être mis au même rang que la réa­li­sa­tion du but final, ou doit-il lui être su­bor­donné ? Cela sou­lève toute la pro­blé­ma­tique com­plexe des ré­formes et de la ré­vo­lu­tion, du pro­gramme mi­nimum et du pro­gramme maximum et des ca­té­go­ries mé­dia­trices de la tran­si­tion, des ob­jec­tifs de tran­si­tion (so­lu­tions, pro­gramme de tran­si­tion). Comme on le sait, le mou­ve­ment ou­vrier in­ter­na­tional est di­visé de­puis près d’un siècle à propos des ré­ponses à ap­porter à cette pro­blé­ma­tique. Il n’apparaît pas que, jusqu’ici, la praxis po­li­tique ait dé­gagé une conclu­sion dé­ci­sive pour mettre une fois pour toutes un terme à cette controverse.

Jusqu’ici, la po­li­tique mar­xiste a tou­jours consi­déré comme ir­réa­liste et ir­réa­li­sable le refus total des ma­nœuvres, de la tac­tique, des com­promis et des re­culs tem­po­raires. Cela si­gni­fie­rait af­fronter à mains nues un ad­ver­saire puis­sam­ment armé. Mais le contraire est éga­le­ment vrai. Les tac­tiques sans bornes, les ten­dances aux com­promis sans li­mites, les ma­nœuvres sans prin­cipes, les re­traites qui se pro­longent, les ac­com­mo­de­ments fa­ta­listes aux « rap­ports de forces » (qui ap­pa­raissent tou­jours comme dé­fa­vo­rables), l’abandon total de l’auto-activité, de l’initiative, de l’action de la classe elle-même, ne mènent à rien, c’est-à-dire ne nous rap­prochent pas d’un mil­li­mètre du but et pro­duisent des dé­faites lourdes et durables.

La po­li­tique mar­xiste n’a guère de points com­muns avec le « ma­chia­vé­lisme pur », c’est-à-dire avec la Real­po­litik vul­gaire, ne serait-ce que parce que le but de l’émancipation n’est pas un but li­mité, mais un but ra­dical : ren­verser tous les rap­ports dans les­quels l’être hu­main se re­trouve comme un être di­minué, aliéné. Lé­nine, Trotsky, Rosa Luxem­burg et bien d’autres po­li­tiques mar­xistes ont avancé, de façon stricte et pré­cise, la thèse selon la­quelle seuls mènent au but les moyens, la tac­tique, les com­promis, les ma­nœuvres qui ne di­mi­nuent pas mais élèvent le ni­veau gé­néral de la conscience de classe du pro­lé­ta­riat, son es­prit ré­vo­lu­tion­naire, sa vo­lonté de lutter, sa confiance en lui-même et sa ca­pa­cité de vaincre [9].

De ce point de vue, la for­mule uti­lisée par de nom­breux mar­xistes, de l’« unité de la fin et des moyens » est pour le moins im­pré­cise et, par consé­quent, fausse. Elle pré­sup­pose une unité mé­ca­nique là où il s’agit d’une unité des contraires, qui doit être jugée d’après les ré­sul­tats dans un cadre tem­porel va­riable. Des moyens donnés peuvent ne pas conduire au but his­to­rique parce qu’ils entrent en contra­dic­tion avec celui-ci (parce que, pour citer une fois en­core la for­mule lé­ni­niste, ils abaissent la conscience de classe moyenne ou gé­né­rale des tra­vailleurs, même s’ils réa­lisent un but conjonc­turel). D’autres moyens, qui conduisent à des succès par­tiels et pro­vi­soires, ont des ré­per­cus­sions à long terme si dé­sas­treuses que per­sonne n’y au­rait eu re­cours s’il en avait été conscient au­pa­ra­vant (par exemple les ré­per­cus­sions à long terme de la col­lec­ti­vi­sa­tion forcée de l’agriculture par Sta­line sur le com­por­te­ment so­cial de la pay­san­nerie russe qui, jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire un demi-siècle plus tard, ne sont tou­jours pas surmontées).

La plu­part du temps, ce qui se cache der­rière les rac­courcis pseudo-«réalistes» des po­li­tiques qui se ré­clament du mar­xisme, ce n’est pas seule­ment une cé­cité pro­noncée par rap­port à cer­tains pro­blèmes mais aussi une in­ca­pa­cité éton­nante à l’analyse scien­ti­fique cri­tique. Quand, par exemple, Ru­dolf Hanke écrit que l’industrialisation ac­cé­lérée de la Russie à la fin des an­nées 1920 n’était pos­sible que par la bu­reau­cratie (cf. la cor­res­pon­dance Brandler-Deutscher, in Unabhän­gige Kom­mu­nisten, Berlin, 1981), ce n’est qu’une simple pé­ti­tion de prin­cipe, et ab­so­lu­ment pas un ju­ge­ment scien­ti­fique fondé, à moins que l’on ne verse dans l’historicisme apo­lo­gé­tique selon le­quel tout ce qui est ar­rivé de­vait fa­ta­le­ment ar­river (selon la même « lo­gique », Hitler au­rait été « la seule issue pos­sible » à la crise de la Ré­pu­blique de Weimar ou à la crise éco­no­mique al­le­mande des an­nées 1930 – 33).

Le mar­xisme voit au contraire l’histoire dans la plu­part des si­tua­tions comme un éven­tail li­mité de pos­si­bi­lités. Des mo­di­fi­ca­tions des rap­ports de force éco­no­miques, so­ciales, po­li­tiques, or­ga­ni­sa­tion­nelles re­la­ti­ve­ment mi­neures entre dif­fé­rentes classes, couches so­ciales et forces po­li­tiques, peuvent pro­duire des ré­sul­tats to­ta­le­ment dif­fé­rents. Sinon, répétons-le, la po­li­tique ré­vo­lu­tion­naire se­rait sans si­gni­fi­ca­tion et en grande partie de la peine perdue.

Per­sonne n’a jusqu’ici ap­porté la preuve qu’une « ac­cu­mu­la­tion so­cia­liste pri­mi­tive » ré­partie sur la dé­cennie 1923 – 1933, (au lieu qu’elle soit concen­trée sur les an­nées 1928 – 1932) comme l’avait pro­posé l’Opposition de Gauche avec ses grands ex­perts éco­no­miques Pré­obra­jensky et Pia­takov, au­rait été im­pos­sible ou n’aurait pas conduit à des ré­sul­tats to­ta­le­ment dif­fé­rents. Pa­reille va­riante de l’« ac­cu­mu­la­tion so­cia­liste pri­mi­tive » au­rait pu se réa­liser sans col­lec­ti­vi­sa­tion forcée et sans ter­reur contre les pay­sans (avec seule­ment une taxa­tion sup­por­table des pay­sans riches et des com­mer­çants privés) et sur­tout sans di­mi­nu­tion du ni­veau de vie des ou­vriers, c’est-à-dire sans les ter­ribles ten­sions so­ciales des an­nées 1930 – 33 qui condui­sirent à la ter­reur de masse et à la Ié­jovcht­china. Une in­dus­tria­li­sa­tion de ce type se se­rait ap­puyée, du point de vue socio-politique, sur la masse ou­vrière et non sur la bu­reau­cratie. Elle au­rait pu conduire à une ré­ani­ma­tion de la dé­mo­cratie des conseils et non à la dic­ta­ture to­ta­li­taire de la bureaucratie.

La pro­blé­ma­tique des va­riantes po­li­tiques ne conduit pas seule­ment à la com­pré­hen­sion du né­ces­saire plu­ra­lisme po­li­tique dans le mou­ve­ment ou­vrier, pré­ci­sé­ment parce que seule la praxis peut prouver qui a raison et qui a tort (ni le « parti », ni le « co­mité cen­tral », ni le « pré­sident », ni le « se­cré­taire gé­néral » n’ont « tou­jours raison » ; seul le plu­ra­lisme ga­rantit une cor­rec­tion ra­pide des in­évi­tables er­reurs), c’est-à-dire qu’elle conduit à la com­pré­hen­sion du lien or­ga­nique entre dé­mo­cratie so­cia­liste pro­lé­ta­rienne et construc­tion du so­cia­lisme, qui re­pré­sente une obli­ga­tion non pas éthique mais émi­nem­ment po­li­tique. Elle culmine aussi dans la cé­lèbre phrase de Frie­drich En­gels, dans une lettre à Au­gust Bebel : « Le parti a be­soin de la science so­cia­liste, et celle-ci ne peut vivre sans li­berté de mouvement. »

En d’autres termes : l’autonomie de la science, la li­berté de la science de mettre bru­ta­le­ment en évi­dence les contra­dic­tions d’une si­tua­tion donnée et de ses dé­ve­lop­pe­ments, sans rien em­bellir ou passer sous si­lence de ce qui « ne convient pas au parti », en s’appuyant sur des cri­tères de vé­rité fer­me­ment scien­ti­fiques et un contenu stric­te­ment scien­ti­fique, cela n’est pas un luxe pour les « temps meilleurs ». C’est la pré­con­di­tion ab­solue d’une po­li­tique vé­ri­ta­ble­ment so­cia­liste. Il faut com­prendre cela non pas dans le sens que les gens « cultivés », « com­pé­tents » de­vraient dicter la po­li­tique so­cia­liste aux « masses in­cultes ». Tout au contraire, il faut l’entendre dans le sens d’apporter à ces der­nières tous les élé­ments d’analyse in­dis­pen­sables à la prise de dé­ci­sion par les masses elles-mêmes [10].

Toute cette pro­blé­ma­tique ra­mène ainsi en der­nière ana­lyse au thème de l’émancipation. La na­ture par­ti­cu­lière de la ré­vo­lu­tion so­cia­liste et de la so­ciété sans classes, qui ne peuvent se réa­liser que comme projet conscient et non pro­céder de façon pu­re­ment « or­ga­nique » du dé­ve­lop­pe­ment de la so­ciété bour­geoise ; la na­ture par­ti­cu­lière du pro­lé­ta­riat lui-même qui, pour la pre­mière fois dans l’histoire, doit changer la so­ciété en par­tant d’une si­tua­tion de classe éco­no­mi­que­ment do­minée, et non d’une classe déjà éco­no­mi­que­ment do­mi­nante (et qui doit à cette fin conquérir le pou­voir po­li­tique) : tout cela fait que ce but ne peut être at­teint que par l’auto-organisation et l’auto-activité des larges masses prolétariennes.

Cela ne contredit nul­le­ment le « plan lé­ni­niste » d’un parti d’avant-garde, rendu né­ces­saire par la dif­fé­ren­cia­tion so­ciale du pro­lé­ta­riat et de sa conscience, comme par la dis­con­ti­nuité de l’activité des masses. Mais cela im­plique bien, comme le di­sait Lé­nine en 1909, qu’un tel plan ne peut être réa­lisé que dans le contexte concret d’une classe so­ciale ef­fec­ti­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire, ga­gnée dans sa ma­jo­rité (et non ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment forcée) à un pro­gramme dé­ter­miné, à une stra­tégie dé­ter­minée, à une po­li­tique déterminée.

L’émancipation, la science et la po­li­tique se com­binent ainsi à chaque ni­veau du mar­xisme à celui de la théorie « pure » ; à celui de la théorie ap­pli­quée et à celui de la praxis po­li­tique quo­ti­dienne. Seule cette po­li­tique cor­res­pond aux cri­tères mar­xistes et s’appuie sur l’élévation de la conscience de classe, de la confiance en soi et de la ca­pa­cité d’action des larges masses. C’est dans la deuxième strophe de l’Internationale que l’esprit du mar­xisme est le mieux ré­sumé à ce propos : « Il n’est pas de sau­veur su­prême, Ni Dieu, ni César, ni Tribun, Pro­duc­teurs, sauvons-nous nous-mêmes, Dé­cré­tons le salut commun. »

Cou­rant 1983

1. Deux ci­ta­tions suf­fi­ront : « Dès lors que le tra­vail sous sa forme im­mé­diate a cessé d’être la grande source de la ri­chesse, le temps de tra­vail cesse né­ces­sai­re­ment d’être sa me­sure et, par suite, la va­leur d’échange d’être la me­sure de la va­leur d’usage. Le sur­tra­vail de la masse a cessé d’être la condi­tion du dé­ve­lop­pe­ment de la ri­chesse gé­né­rale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d’être la condi­tion du dé­ve­lop­pe­ment des pou­voirs uni­ver­sels du cer­veau hu­main. Cela si­gnifie que l’écoulement de la pro­duc­tion re­po­sant sur la va­leur d’échange et le procès de pro­duc­tion ma­té­riel im­mé­diat perd lui-même la forme de pé­nurie et de contra­dic­tion. C’est le libre dé­ve­lop­pe­ment des in­di­vi­dua­lités, où l’on ne ré­duit donc pas le temps du tra­vail né­ces­saire pour poser du sur­tra­vail, mais où l’on ré­duit le tra­vail né­ces­saire de la so­ciété jusqu’à un mi­nimum, à quoi cor­res­pond la for­ma­tion ar­tis­tique, scien­ti­fique, etc., des in­di­vidus grâce au temps li­béré et aux moyens créés pour eux tous » (Ma­nus­crits de 1857 – 58 (Grun­drisse), Paris, Ed. Soc., 1980, tome 2, p. 195 sou­ligné par E.M.). « En tant que fa­na­tique de la va­lo­ri­sa­tion de la va­leur, il (le ca­pi­ta­liste) contraint sans merci l’humanité à la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion, et donc à un dé­ve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives so­ciales et à la créa­tion des condi­tions ma­té­rielles de pro­duc­tion qui seules peuvent consti­tuer la base réelle d’une forme so­ciale su­pé­rieure, dont le prin­cipe fon­da­mental est le dé­ve­lop­pe­ment com­plet et libre de chaque in­di­vidu » (Das Ka­pital, Band I, p. 618, Marx-Engels Werke, sou­ligné par E.M). Com­bien ab­surde ap­pa­raît, à la lu­mière de ces ci­ta­tions d’innombrables pas­sages si­mi­laires, l’affirmation re­battue selon la­quelle Marx, les mar­xistes, les so­cia­listes ou les com­mu­nistes, vou­draient trans­former l’humanité en une « four­mi­lière grise d’esclaves du travail »…

2. Le meilleur exemple est Karl POPPER, The Open So­ciety and its Ene­mies, Londres, 1945.

3. Na­tu­rel­le­ment ceci ne si­gnifie nul­le­ment que Marx et En­gels ne se soient ja­mais trompés dans la ques­tion de l’émancipation élargie à d’autres que la classe ou­vrière. Le refus d’Engels de re­con­naître le droit à l’autodétermination na­tio­nale et à l’existence na­tio­nale des pe­tits peuples slaves ne ré­siste pas à une cri­tique ob­jec­tive (cf. Roman ROS­DOLSKY, Frie­drich En­gels und das Pro­blem der ges­chicht­loren Völker, Ar­chiv for So­zial­ges­chichte, Bd 4, 1964). Cela vaut aussi pour le ju­ge­ment de Marx qui voyait un pro­grès dans la perte de la Ca­li­fornie par les «Mexi­cains paresseux».

4. Il est in­té­res­sant de constater que les idéo­logues ré­ac­tion­naires anti-socialistes, tel le dis­si­dent russe Igor CHA­FA­RÉ­VITCH (Le Phé­no­mène so­cia­liste, Paris, 1977), n’ont au­cune com­pré­hen­sion de la prise de po­si­tion mar­xiste en fa­veur de toutes les luttes de li­bé­ra­tion des classes so­ciales ex­ploi­tées au cours de l’Histoire, in­dé­pen­dam­ment du fait de sa­voir si ces luttes ont ou n’ont pas de chances de succès im­mé­diat. Ils pré­tendent s’appuyer sur des prin­cipes mo­raux. Mais ils ne semblent pas com­prendre que pour un mar­xiste il se­rait pro­fon­dé­ment im­moral de se pro­clamer neutre face au sou­lè­ve­ment des es­claves contre l’esclavage. Car une telle neu­tra­lité im­pli­que­rait une ac­cep­ta­tion de fait de l’esclavage exac­te­ment comme le refus de condamner le goulag im­plique une ac­cep­ta­tion de fait du goulag.

5. Nous pour­rions citer d’innombrables au­teurs. Il suffit de men­tionner John STRA­CHEY, Contem­po­rary Ca­pi­ta­lism (1956) ; EH­REN­BERG, Zwi­schen Markt und Marx (1974) ; et BARAN et SWEEZY, Le ca­pi­ta­lisme mo­no­po­liste (1968). Voir, a contrario, Er­nest MANDEL, Spät­ka­pi­ta­lismus (1972) – En fran­çais Le troi­sième âge du ca­pi­ta­lisme (nou­velle édi­tion, Les Edi­tions de la Pas­sion, 1997).

6. «Montrer la façon dont se dé­ter­mine la vo­lonté de classe est, selon la concep­tion mar­xiste, la tâche de la po­li­tique scien­ti­fique, c’est-à-dire de la po­li­tique qui dé­crit des rap­ports de cau­sa­lité. Tout comme sa théorie, la po­li­tique du mar­xisme ne com­porte aucun ju­ge­ment de va­leur.» Et plus loin : «Mais la com­pré­hen­sion de la né­ces­sité du so­cia­lisme, n’est ab­so­lu­ment pas le pro­duit de ju­ge­ments de va­leur, pas plus qu’une in­ci­ta­tion à une conduite dé­ter­minée. […] On peut par­fai­te­ment être convaincu de la vic­toire fi­nale du so­cia­lisme et se mettre au ser­vice de ceux qui la com­battent» (Le Ca­pital fi­nan­cier, p. 57 – 58, Ed. de Mi­nuit, 1970) ; voir aussi K. KORSCH, Mar­xisme et Phi­lo­so­phie, Ed. de Mi­nuit, 1964, pu­blié en al­le­mand en 1923.

7. Le meilleur exemple est celui de l’un des plus grands pen­seurs de tous les temps, Aris­tote, qui ne put se li­bérer de l’idéologie de la « non-humanité » des es­claves (devrions-nous dire, comme les nazis, de leur « sous-humanité » ?) dis­tillée par la so­ciété es­cla­va­giste dans la­quelle il vivait.

8. «Une trans­for­ma­tion mas­sive des hommes s’avère né­ces­saire pour la créa­tion en masse de cette conscience com­mu­niste comme aussi pour mener à bien la chose elle-même ; or, une telle trans­for­ma­tion ne peut s’avérer que par un mou­ve­ment pra­tique, par une ré­vo­lu­tion ; cette ré­vo­lu­tion n’est donc pas seule­ment rendue né­ces­saire parce qu’elle est le seul moyen de ren­verser la classe do­mi­nante, elle l’est éga­le­ment parce que seule une ré­vo­lu­tion per­mettra à la classe qui ren­verse l’autre de ba­layer toute la pour­ri­ture du vieux sys­tème qui lui colle après et de de­venir apte à fonder la so­ciété sur des bases nou­velles », MARX et EN­GELS, L’idéologie al­le­mande, op. cit. p. 68.

9. Voir, no­tam­ment, La ma­ladie in­fan­tile du com­mu­nisme. Le gau­chisme, Ed. So­ciales., 1968.

10. Nous sommes évi­dem­ment conscients du fait que ces for­mules ne suf­fisent pas pour ré­soudre tous les pro­blèmes de tac­tique po­li­tique à la lu­mière du mar­xisme. Mais elles sont in­dis­pen­sables pour fixer le cadre gé­néral dans le­quel s’élaborent de telles solutions.

(4 no­vembre 2007)

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