Un projet néoconservateur pour le Québec ?

Mis en ligne le 24 août 2007

On a beau­coup écrit sur les rai­sons mul­tiples de l’impressionnante percée de l’ADQ lors des der­nières élec­tions qué­bé­coises. Re­montée du sen­ti­ment iden­ti­taire, re­venges des ré­gions contre Mont­réal, as­pi­ra­tions des fa­milles de la «classe moyenne» à mieux vivre avec moins de contraintes de l’État, etc. Ce­pen­dant, il est né­ces­saire d’examiner éga­le­ment les di­men­sions so­ciales et éco­no­miques de cette irruption.

Par Pierre Beaudet

Le grand com­promis de la ré­vo­lu­tion tranquille

On le sait et on le sent, la so­ciété qué­bé­coise n’est plus celle qui est sortie de l’obscurité au tour­nant des an­nées 1960 sous l’impulsion d’une nou­velle couche de jeunes tech­no­crates, pro­fes­seurs et jour­na­listes. L’édification de l’État et l’incomplète construc­tion de la na­tion qui al­lait avec, ont struc­turé notre uni­vers dans ce qui est de­venu la ré­vo­lu­tion tran­quille. Les ins­ti­tu­tions ont été mo­der­ni­sées dans le contexte de la crois­sance éco­no­mique gé­né­ra­lisée dans le monde oc­ci­dental. Le tout a été géré à tra­vers une série de normes et de modes où couches moyennes, classes po­pu­laires et élites y trou­vaient leur compte, ce qu’on a ap­pelé le keynésianisme.

Les fis­sures

Par la suite, les pro­mo­teurs de la ré­vo­lu­tion tran­quille se sont di­visés entre fé­dé­ra­listes et sou­ve­rai­nistes. Plus tard dans les an­nées 1970, les fis­sures se sont élar­gies sous la pres­sion des do­mi­nants et avec l’influence de la «ré­vo­lu­tion» conser­va­trice aux États-Unis et en An­gle­terre. La pro­po­si­tion qui a alors émergé vou­lait im­pulser une re­struc­tu­ra­tion en pro­fon­deur de l’économie et de la so­ciété, et sur­tout des fonc­tions as­si­gnées à l’État qui de­vait, dans la lo­gique de Ma­dame That­cher, cesser d’être l’acteur clé, l’orchestrateur du dé­ve­lop­pe­ment et de la mo­der­ni­sa­tion, et «laisser la place» au sec­teur privé et aux en­tre­pre­neurs qui sont de­venus quelques an­nées plus tard les «mon­dia­li­seurs». Le Ca­nada et le Québec ont dans une large me­sure connu une évo­lu­tion sem­blable. Sous la gou­verne du Parti Conser­va­teur dans les an­nées 1980 no­tam­ment, le filet de sé­cu­rité so­ciale a été ame­nuisé. Pa­ral­lè­le­ment, l’économie ca­na­dienne s’est to­ta­le­ment ar­rimée aux prio­rités des États-Unis dans le cadre de l’Accord de libre-échange de l’Amérique du Nord (l’ALÉNA).

Un projet est en déclin …

Dans tout cela, les prin­ci­paux groupes so­ciaux qui avaient été l’âme de la ré­vo­lu­tion tran­quille ont re­culé sur plu­sieurs plans. Les grands pro­jets de mo­der­ni­sa­tion mis de l’avant tant par la fac­tion na­tio­na­liste de la ré­vo­lu­tion tran­quille que sa fac­tion fé­dé­ra­liste ont été dis­lo­qués par des partis qui sont de­venus de plus en plus des ges­tion­naires de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Une fois re­venus au pou­voir, le PQ (à Québec) et le PLC (à Ot­tawa) ont main­tenu le cap sur l’étiolement des ac­quis so­ciaux et la «bonne ges­tion» au profit des do­mi­nants et du sec­teur fi­nan­cier. Sur le plan so­cial, ces mêmes couches ont perdu une partie de l’influence qu’elles exer­çaient dans le contexte de la trans­for­ma­tion de l’État. Pa­ral­lè­le­ment, les ma­jo­rités po­pu­laires qui avaient ap­puyé la ré­vo­lu­tion tran­quille ont subi le choc dans le sillon de la ré­or­ga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion ca­pi­ta­liste d’une part, et du dé­man­tè­le­ment pro­gressif de l’État de wel­fare state d’autre part.

…Pen­dant qu’un autre est ascendant

C’est dans ce contexte que surgit un nou­veau projet et un nou­veau bloc so­cial au­tour du «noyau dur» de la re­com­po­si­tion de l’État et de l’économie. Appelons-les pour sim­pli­fier les «ges­tion­naires de la mon­dia­li­sa­tion». Ce sont évi­dem­ment les PDG des grosses en­tre­prises dont l’univers opé­ra­tionnel est de­venu le monde et où l’accumulation se fait par­tout sur la pla­nète, en temps réel, et selon les meilleurs «avan­tages com­pa­ra­tifs». Mais ce sont aussi les cadres in­ter­mé­diaires de cette mon­dia­li­sa­tion à géo­mé­trie va­riable qui conduit les en­tre­prises de pro­duc­tion et de ser­vice à de­venir des maillons d’une im­mense chaîne, de Wall-Mart à Rona en pas­sant par Jean Coutu et Home Depot. Certes, ces deux groupes qui as­sument des fonc­tions stra­té­giques dans la mon­dia­li­sa­tion ne consti­tuent pas un grand nombre. Mais leur as­cen­dant dé­coule du po­si­tion­ne­ment stra­té­gique qu’ils oc­cupent dans la nou­velle ar­chi­tec­ture éco­no­mique et so­ciale. En consé­quence, ils sont en me­sure, comme le groupe so­cial do­mi­nant du­rant la ré­vo­lu­tion tran­quille, de do­miner l’univers po­li­tique et mé­dia­tique. Ils exercent leur as­cen­dant sur de nom­breuses couches moyennes et même po­pu­laires qui constatent le dé­clin, en ap­pa­rence ir­ré­ver­sible, de l’État, du sec­teur pu­blic, de l’emploi in­dus­triel stable et qui es­pèrent – ou qui rêvent – de se re­faire une vie dans le contexte de cette mon­dia­li­sa­tion, faute de mieux la plu­part du temps.

Le dé­pla­ce­ment des plaques tectoniques

Les pres­sions de la re­struc­tu­ra­tion ca­pi­ta­liste que l’on connaît sous le terme de «mon­dia­li­sa­tion» s’accélèrent et dans un sens, nous sommes pro­ba­ble­ment au début d’un long pro­cessus. La fré­né­tique crois­sance qui se vit dans cer­tains sec­teurs éco­no­miques dont en pre­mier lieu la fi­nance, l’émergence de nou­veaux pôles in­dus­triels (comme la Chine), les conflits au­tour des res­sources na­tu­relles de plus en plus stra­té­giques (le pé­trole et l’eau no­tam­ment) sont au­tant de fac­teurs qui im­posent des trans­for­ma­tions au profit, pour le mo­ment en tout cas, des mon­dia­li­seurs. Il est pro­bable par exemple que l’économie ca­na­dienne se re­struc­ture ra­pi­de­ment au­tour de deux pôles stra­té­giques, la fi­nance d’une part (avec To­ronto comme pivot) et les res­sources na­tu­relles d’autre part (l’Ouest du pays en pro­fite). On peut parler dans ce sens d’un vé­ri­table dé­pla­ce­ment des «plaques tec­to­niques» de la géo-économie et des forces au Canada.

En finir avec la ré­vo­lu­tion tranquille

Les pro­po­si­tions de Ste­phen Harper comme celles de Mario Du­mont prennent acte de ces trans­for­ma­tions et veulent les tra­duire en un pro­gramme po­li­tique. Le dé­man­tè­le­ment ac­cé­léré du sec­teur pu­blic est un im­pé­ratif à la fois politico-culturel et éco­no­mique, pour ac­cen­tuer ce dé­pla­ce­ment à la fois géo­gra­phique et so­cial. Sous l’inspiration des think-tank liés aux do­mi­nants comme le Fraser Ins­ti­tute ou l’Ins­titut éco­no­mique de Mont­réal, ce projet im­plique un très grand rap­pro­che­ment avec les États-Unis, voire une in­té­gra­tion quasi com­plète (le «deep in­te­gra­tion» comme le lobby pro-ALÉNA ne prône). La ba­taille des idées qui se pro­duit no­tam­ment via les mé­dias sape les idées-force, les fon­de­ments du com­promis key­né­sien que les gé­né­ra­tions de l’après-deuxième guerre mon­diale ont connu. Le pa­ra­digme im­plique que l’État ne doit plus «im­poser» des ré­gu­la­tions pour main­tenir une réa­lité «dé­passée», mais «li­bérer» les en­tre­prises pour se mon­dia­liser da­van­tage et jouer jus­te­ment sur les avan­tages comparatifs.

La re­com­po­si­tion des blocs po­li­tiques et sociaux

Voilà donc la table mise pour un «nou­veau» projet conser­va­teur dont le but, l’ambition, le rêve est de tra­duire sur le ter­rain qué­bé­cois la contre ré­vo­lu­tion tran­quille qui se dé­roule à l’échelle ca­na­dienne. L’opération doit se faire sur deux ter­rains si­mul­ta­né­ment. Il im­porte d’une part de pro­céder ra­pi­de­ment au dé­man­tè­le­ment des ac­quis de la ré­vo­lu­tion tran­quille, no­tam­ment un sec­teur pu­blic ré­gu­la­teur et re­dis­tri­bu­teur, un sys­tème d’éducation et de santé re­la­ti­ve­ment uni­versel, ainsi que d’autres normes qui avaient jusqu’à un cer­tain point «ci­vi­lisé» le ca­pi­ta­lisme sau­vage de la pé­riode pré-révolution tran­quille (dans le do­maine des lois du tra­vail par exemple). D’autre part, il s’agit de briser le projet sou­ve­rai­niste et de le re­trans­former là où il était avant les an­nées 1960 dans l’«autonomisme pro­vin­cial», l’identité fri­leuse, voire le re­li­gieux. C’est en­core pour le mo­ment un projet.

Stra­té­gies

Tout cela n’apparaît pas comme une «conspi­ra­tion» dans une réunion «se­crète» quel­conque des gros PDG avec quelques po­li­ti­ciens. Il s’agit, – et c’est au­tre­ment plus vaste – d’un pro­cessus so­cial ca­pil­laire, ac­cu­mu­latif, lié aux nou­velles lo­giques d’accumulation du ca­pital, d’où émergent des pro­jets po­li­tiques et idéo­lo­giques. La «nou­velle» droite de l’ADQ ou du PC liée aux mon­dia­li­seurs n’est pas plus «mé­chante» que les do­mi­nants des trente glo­rieuses qui avaient vu dans le com­promis key­né­sien une ré­gu­la­tion ef­fi­cace et por­teuse du dé­ve­lop­pe­ment ca­pi­ta­liste. Mais les temps ont changé, sim­ple­ment, et avec lui, la trame, le cadre, l’espace de l’accumulation. Une fois dit cela, bien des obs­tacles s’érigent vers la conso­li­da­tion d’un projet de cette en­ver­gure. On le voit aux États-Unis par exemple, le bloc de droite est en train de se dis­lo­quer, en partie à cause des «excès» commis par les néo­con­ser­va­teurs, un des pi­liers (mais pas le seul) de ce bloc de droite qui do­mine de­puis les an­nées 1980. Quant à Harper, il se heurte à des réa­lités so­ciales di­verses, no­tam­ment l’Ontario, où les classes moyennes et po­pu­laires is­sues de l’industrialisation post 1945 ne veulent pas em­bar­quer dans ce projet qui re­pré­sente en fait une sorte de sui­cide so­cial pour elles. Tout cela sans compter les tur­bu­lences de la com­pé­ti­tion fé­roce entre do­mi­nants (États-Unis versus Union eu­ro­péenne, «triade» contre les pays émer­gents comme la Chine, la Russie, le Brésil), crée un monde de grande in­sta­bi­lité, qui pour­rait évo­luer vers le pire (crises so­ciales et éco­no­miques, conflits meur­triers de très grande en­ver­gure, etc.). On peut se poser la ques­tion d’une autre ma­nière évi­dem­ment : peut on mettre en échec de nou­veau projet des do­mi­nants et blo­quer la conso­li­da­tion d’un «nou­veau projet» hé­gé­mo­nique de droite au Ca­nada et au Québec ?

La po­li­tique à l’ombre de l’hégémonie

La po­li­tique est régie par plu­sieurs fac­teurs, pré­vi­sibles et im­pré­vi­sibles, agis­sant à court et à long terme, sous l’influence de nom­breux ac­teurs, lo­caux ou in­ter­na­tio­naux. Un cer­tain «mar­xisme» et une cer­taine gauche ont tou­jours voulu faire l’économie de cette com­plexité et c’est ce qui ex­plique en bonne partie tant d’échecs. Une fois dit cela, quand on est ma­té­ria­liste, ce n’est pas comme si on est idéa­listes. Les rap­ports so­ciaux se dé­ployant dans la so­ciété et donc dans l’économie (le «marché» est un construit so­cial, pas une réa­lité tan­gible) sont là où se construisent, se dé­cons­truisent, se re­cons­truisent les forces et les champs de forces. Un projet hé­gé­mo­nique, au-delà de ses lea­ders, de son «spin», de ses tac­tiques, est un projet qui re­pose sur des blocs so­ciaux «as­cen­dants», ca­pables d’organiser la so­ciété face à ses grands défis. C’est ce que nous avons vécu du­rant la ré­vo­lu­tion tran­quille et qui a abouti au projet du PQ. C’est ce qui s’esquisse aujourd’hui avec Harper au Ca­nada et l’ADQ au Québec. Mais ce projet de­vient pas hé­gé­mo­nique par magie, mais parce qu’il réussit à vaincre ses ad­ver­saires. Ce n’est donc pas au­to­ma­tique, ni sur­dé­ter­miné par une quel­conque supra ra­tio­na­lité éta­blie d’avance. C’est dans ce sens qu’il faut re­penser les pro­jets des dominés.

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